Il aura 78 ans le 31 mai. Il est l'un des cinéastes vivants les plus vénérés. Il n'a jamais gagné de Palme d'or. Son nouveau film, L'Echange, est superbe et bouleversant. A partir de cette équation, le président Sean Penn, qui lui doit d'avoir remporté l'Oscar du meilleur acteur pour Mystic River en 2004, et son jury pourront-ils ne pas le primer dimanche? Et ainsi réparer les crimes de lèse-majesté que Cannes perpétue sur lui depuis 1985? Cette année-là, Eastwood présente en compétition The Pale Rider. Une bonne partie de la presse internationale, qui retournera sa veste durant les années suivantes, lui réserve des sarcasmes. En conférence de presse, un critique lui demande même: «Vous n'avez pas honte de venir à Cannes avec un western?» Clint Eastwood repart bredouille.

Et que dire du sort réservé à ses participations suivantes? En 1988, Bird, sa magnifique biographie du jazzman Charlie Parker, lui vaut le Prix de la commission supérieure technique, autrement dit une médaille en chocolat. En 1990, Chasseur blanc, cœur noir, émouvante évocation du tournage d'African Queen où il incarne un John Huston qui ne peut pas commencer son film sans avoir, au préalable, tué un éléphant, n'apparaît pas au palmarès. En 2003, enfin, alors qu'il présente Mystic River, un Elephant justement, signé Gus Van Sant, lui brûle la politesse. Le président du jury d'alors, Patrice Chéreau, dira ensuite avoir honte de ne pas avoir assez lutté, lors des délibérations: «C'est Mystic River qui devait avoir la Palme d'or, nous a-t-il confié quelques années plus tard, mais je n'ai pas eu le courage de me battre contre certains jurés qui trouvaient la fin trop ambiguë.»

Est-ce enfin son tour? Vu les autres films de la compétition montrés depuis mercredi passé et sous réserve de ceux qui s'alignent encore jusqu'à dimanche, ça ne fait pas un pli. Sur un point en particulier: L'Echange (qui, en anglais, ne s'appelle plus Changeling mais The Exchange) rappelle aux autres concurrents, ainsi qu'à tant de réalisateurs m'as-tu-vu qui prolifèrent en particulier dans le cinéma d'auteur, que filmer, ce n'est pas se regarder filmer. En concours à ses côtés et malgré toutes leurs qualités, des gens comme Nuri Bilge Ceylan, Arnaud Desplechin ou Jia Zhangke devraient en prendre de la graine.

L'Echange raconte l'histoire vraie d'une mère célibataire nommée Christine Collins et interprétée par une Angelina Jolie qui, mais ça n'était pas difficile, n'a jamais été aussi juste. A Los Angeles en 1928, Christine Collins excelle tous les jours à la Pacific, une grande entreprise de téléphone où elle mériterait un poste à responsabilité si elle n'était pas une femme. Un soir, en rentrant à la maison, elle ne trouve plus son fils resté seul. Cinq mois d'angoisse, jusqu'au jour où la police locale, la LAPD alors rongée par la corruption et constamment attaquée dans la presse, lui ramène son garçon devant les photographes. Une bonne publicité pour le chef de la police et pour le maire qui cherche à être réélu. Sauf que cet enfant n'est pas le sien.

Dentiste, institutrice, voisins, tout le monde s'en aperçoit sauf la police qui prétend avoir résolu l'enquête. Et tandis qu'un tueur d'enfants continue de sévir dans les environs, Christine Collins se bat au point d'effrayer la police qui la fait interner dans un asile psychiatrique. Cette pratique, révèle le film, était courante à l'époque, surtout à l'égard des femmes; elle permettait à l'administration d'envoyer les gênant(e)s aux oubliettes. Chef-d'œuvre bouleversant d'un cinéaste qui n'élève jamais la voix, L'Echange, et ses fantômes d'enfants morts, porte évidemment une lourde charge contre l'administration américaine en général et ses moyens, des asiles psychiatriques au Patriot Act, destinés à museler toute contestation.

«Trop long», a-t-on entendu à la sortie de la salle. «Trop classique» aussi. Sur le moment, une seule envie, celle de rétorquer, comme un personnage du film: «Il y a des moments dans la vie où il faut savoir dire: Fuck them!» Le cinéma tel que le pratique Eastwood perpétue celui de John Ford, d'Howard Hawks. Un cinéma sans chichis où les idées passaient par le cadre et le mouvement. Où il était question d'abord de raconter une histoire, ce qui n'empêchait pas la touche personnelle. Sans faire du style. C'est bien simple, de Clint Eastwood à la Suissesse Ursula Meier, le meilleur de Cannes cette année ne se filme pas le nombril.