Et si les frères Dardenne remportaient une troisième Palme d'or? Ce n'est pas impossible: à ce stade de la compétition d'abord, leur nouveau film, Le Silence de Lorna montré lundi sur la Croisette, est l'un des meilleurs ouvrages présentés; et il y a fort à parier que certains membres du jury, ne connaissant pas encore leur cinéma si particulier, en tension et sans chichis, vont le recevoir comme une remise en cause de leur propre travail. Si c'était le cas, comme en 1999 avec Rosetta, comme en 2005 avec L'Enfant, ça ne ferait pas un pli: Jean-Pierre et Luc Dardenne deviendraient les premiers cinéastes trois fois palmés. En sport, on appellerait ça un coup du chapeau.

Les frères belges, qui reviennent au Festival de Cannes pour la neuvième fois, appartiennent en effet au cercle prestigieux des cinéastes deux fois vainqueurs: l'Américain Francis Ford Coppola (Conversation secrète en 1974 et Apocalypse Now en 1979), le Japonais Shohei Imamura (La Ballade de Narayama en 1983 et L'Anguille en 1997), le Danois Bille August (Pelle le conquérant en 1988 et Les Meilleures Intentions en 1992) et le Serbe Emir Kusturica (Papa est en voyage d'affaires en 1985 et Underground en 1995). Aucun de ces quatre collègues n'étant en concours cette année - Kusturica présente le documentaire Maradona, hors compétition -, les Dardenne n'ont donc aucun souci à se faire de ce côté-là.

Et, surtout, ils n'ont que très peu de concurrents, parmi les 21 autres sélectionnés, qui osent, comme eux, faire mine de revisiter une ligne narrative et thématique tout en prenant, à chaque film, de nouveaux risques. Les Dardenne ne se regardent pas filmer, contrairement aux trois autres favoris de cette première moitié de festival: le Français Arnaud Desplechin, le Turc Nuri Bilge Ceylan ou le Chinois Jia Zhangke qui semblent se mirer dans leur excellence, bien réelle, mais dissimulent mal une haute estime de leur propre art et d'eux-mêmes. Pas de ça chez les Dardenne, ce qui semble d'ailleurs être une qualité belge: très présente cette année sur la Croisette, y compris comme coproductrice du beau film de la Suisse Ursula Meier Home (LT du 19.04.2008), la Belgique s'impose, par sa constance, comme une des nations de cinéma les plus intéressantes, devant même l'Italie, la Grande-Bretagne ou l'Allemagne.

Prendre un risque. Il n'est, dans Le Silence de Lorna, pas évident à identifier immédiatement. Les Dardenne s'attachent en effet à un personnage cousin de Rosetta, héroïne butée tout droit invoquée d'un roman de Zola. Elle s'appelle Lorna (Arta Dobroshi) et c'est une jeune Albanaise qui vit à Liège avec un mari toxicomane (Jérémie Renier). Comme les Dardenne ne pratiquent pas un cinéma explicatif, il s'avère, par déduction, que ce mariage est un mariage blanc. Et que ce mariage blanc est un rouage dans une machination de la mafia russe.

Porté par des acteurs habitués des Dardenne, dont leur comédien fétiche Jérémie Renier, absolument méconnaissable avec ses 50 kilos tout mouillés, Le Silence de Lorna, comme Rosetta qui avait révélé Emilie Dequenne, porte à la lumière une actrice épatante: Arta Dobroshi, née en 1979 à Pristina, au Kosovo, où elle a pratiqué son métier, au théâtre et dans de petits films. Mais, là encore, ni le talent de découvreurs, ni celui de directeurs d'acteurs des Dardenne, une nouvelle fois époustouflants, ne sont la surprise du Silence de Lorna.

Ce qui l'est, en revanche, c'est la volonté des frères de voir plus grand. Alors que tous leurs films se déroulaient dans la cité industrielle de leur enfance, Seraing, Le Silence de Lorna se passe à Liège. Alors, surtout, que tous leurs films récents étaient tournés en pellicule super 16 mm, Le Silence de Lorna est un film en 35 mm. Ça pourrait paraître un détail, une question de grain de l'image. Avec les Dardenne, c'est beaucoup plus que cela: le poids du matériel 35 mm a encouragé les cinéastes à décider que «notre caméra bougerait moins, écrirait moins, serait là davantage pour enregistrer». Résultat: une plus grande inertie et des images statiques qui font discrètement écho aux piétinements de Lorna. Aux piétinements de tous les immigrés qui tentent de survivre, éventuellement de vivre heureux, et patientent dans nos villes.