La troisième fois sera-t-elle la bonne pour Paolo Sorrentino? Chouchou des sélectionneurs cannois, le jeune cinéaste napolitain (né en 1970, déjà venu en compétition avec Les Conséquences de l'amour et L'Ami de la famille) a frappé très fort dans le sprint final du festival avec Il Divo, une fiction à charge sur «l'inoxydable» Giulio Andreotti. Homme politique machiavélique, incarnation avec Aldo Moro des 50 ans de règne de la Démocratie chrétienne, acquitté faute de preuves après une série de procès pour collusion avec la mafia, Andreotti n'était pas exactement un sujet facile: en effet, comment l'évoquer alors qu'à 91 ans il siège encore comme sénateur à vie? Comment éviter de se perdre en détails laborieux, peu connus hors d'Italie, et bien sûr échapper à un procès pour calomnie?

Sur ce dernier point, on souhaite bonne chance au cinéaste et à ses producteurs, car on voit mal l'intéressé ne pas prendre ombrage de ce portrait percutant, tiré vers la comédie sardonique. Sa solution, Sorrentino l'aura sans doute trouvée chez Elio Petri, en revoyant Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970) et Todo Modo (1977). Avec l'aide de l'acteur Gian Maria Volonté, cet immense cinéaste aujourd'hui trop oublié avait mis au point un style de cinéma politique qui n'hésitait pas à user du grotesque et de l'allégorie. Sorrentino n'aura fait que le remettre au goût du jour, en usant d'effets encore plus voyants. Et en Toni Servillo, son comédien fétiche déjà utilisé dans L'Uomo in più et Les Conséquences de l'amour, il possède son propre Volonté.

Ce qu'accomplit ce comédien-caméléon, qui s'est fait la tête d'Andreotti septuagénaire et a adopté tous ses maniérismes, est tout bonnement prodigieux. C'est le genre de performance à faire grimper au mur les adeptes d'un jeu naturaliste, «invisible». Ici au contraire, tout est composé, calculé au millimètre près, expressionniste. Le jury et les festivaliers auront pu apprécier le travail accompli en comparant avec le Servillo plus naturel (en homme d'affaires mafieux spécialisé dans les déchets toxiques...) vu dans Gomorra de Matteo Garrone, l'autre film italien en compétition. Bref, un candidat sérieux pour le Prix d'interprétation!

Tout Il Divo est de la même veine. Précédé d'un «glossaire italien» qui fournit au néophyte les éléments de compréhension essentiels, le film privilégie le spectacle, la «vision» dans la grande tradition fellinienne. A travers l'homme et sa cour, c'est tout le pouvoir et ses zones d'ombre qui sont brossés à grands coups de pinceau. Sortant le grand jeu, Sorrentino use et abuse des plans-séquences virtuoses, de la photo nocturne et contrastée, de l'architecture imposante, de la musique (Teho Teardi, mais aussi Vivaldi, Sibelius, Saint-Saëns et de la variété), des citations choisies et des textes incrustés.

Parfaitement documenté, le film s'ouvre en 1991 sur le 7e gouvernement Andreotti en vingt ans. Un montage choc de toutes les morts violentes de politiciens (Aldo Moro, Salvo Lima), banquiers (Roberto Calvi, Michele Sindona), journalistes (Mino Pecorelli) et chefs de la lutte antimafia (Carlo Alberto Dalla Chiesa, Giovanni Falcone) qui ont émaillé la période situe vite les enjeux: quel est le lien entre ces faits et ce gérontocrate impénétrable, qui maîtrise le jeu des alliances occultes mieux que personne? La dynamique du succès s'enraie lorsque le président du Conseil échoue à se faire élire président de la République (fonction honorifique, perçue comme couronnement d'une carrière). C'est alors que les ennuis commencent et Andreotti se trouve impliqué dans les grands procès de l'opération «Mains propres». Sa réputation n'en sortira pas indemne, malgré l'acquittement final - ce qui explique sans doute la possibilité d'un tel film.

A l'arrivée, le tableau d'une politique italienne vermoulue et corrompue est saisissant. On regrette juste que Sorrentino n'ait pas osé impliquer d'une manière ou d'une autre Silvio Berlusconi, dernier bénéficiaire de ce système. Et surtout, on espère que la distribution suisse, qui s'était défilée pour les trois premiers films du cinéaste, se réveille enfin!