Projeté dans des conditions cruelles (deux petites salles immédiatement après L'Echange et pendant la conférence de presse de Clint Eastwood), Delta ne défrayera pas la chronique, y compris, sauf énorme surprise, au moment du palmarès. Mais il méritait mieux que ces projections sacrificielles. Lancinante et délicate histoire d'inceste entre un frère et une sœur qui se retrouvent et se rapprochent alors qu'ils construisent un pont aussi réel que métaphorique, ce long métrage est le troisième de Kornél Mundruczó. Un Hongrois qui n'est pas inconnu en Suisse puisque c'est le Festival de Locarno qui l'a révélé en 2002, lorsque son premier film, Pleasant Days, avait décroché le Léopard d'argent.

Non content de poursuivre sa voie, celle d'un cinéaste sans concession, Mundruczó permet à la Hongrie de revenir sur le devant de la scène. Et de confirmer ainsi une tendance apparue sur la Croisette depuis quelques années, notamment avec la sélection d'auteurs très originaux comme György Pàlfi (Taxidermia, 2006). Et c'est bien le moins pour un pays qui, en plus d'avoir abrité quelques bons cinéastes comme Miklós Jancsó, István Szabó ou Béla Tarr, a aussi essaimé, autrefois, certains des grands noms qui ont fait l'âge d'or de Hollywood, notamment Michael Curtiz, André de Toth ou Charles Vidor.

Sens commercial

Pour relancer le cinéma hongrois, les autorités manifestent autant d'enthousiasme à cette sélection cannoise que d'à-propos commercial. La Fondation publique du film hongrois (MMK) profite de la lumière cannoise portée sur Delta en annonçant, en fanfare, un nouveau système national de taxes adapté aux exigences de Bruxelles. La Hongrie espère surtout perpétuer et augmenter la venue d'équipes étrangères, elle qui accueillait encore récemment les tournages de Munich de Steven Spielberg et de Hellboy 2 de Guillermo del Toro. Et ça semble marcher: ces prochains mois, deux productions américaines à plus de 20 millions de dollars vont être tournées dans les environs de Budapest. Reste à savoir quelle place occupera encore, dans cette politique, le cinéma fragile de Kornél Mundruczó.