Ironie du sort, c'est avec une magnifique histoire de rendez-vous manqué intitulée Two Lovers que le réalisateur James Gray tente, pour la troisième fois en compétition, de rattraper son propre rendez-vous manqué avec la Croisette. Malgré son talent, ce New-Yorkais aux cheveux roux a déjà raté le coche deux fois: avec The Yards en 2000, sublime drame shakespearien qui était injustement reparti bredouille; et, l'an dernier, avec La Nuit nous appartient, exclu du palmarès parce qu'il n'était simplement pas bon.

L'histoire de James Gray était donc celle d'une lente désillusion. D'autant que son premier film, le classique instantané Little Odessa, réalisé alors que Gray n'avait pas 25ans, avait fait l'événement de La Mostra de Venise d'où il était reparti, en 1994, avec un Lion d'argent. Et donc, un an seulement après La Nuit nous appartient, le plus mauvais film de sa trilogie sur la mafia russe de New York, le cinéaste est à nouveau sur le pont avec un quatrième opus, Two Lovers.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que James Gray a retenu la leçon de 2007. Two Lovers propose une version épurée de son style, entre esthétique de film noir et théâtre shakespearien. Il n'a plus rien à voir avec les précédents. Il s'agit d'un drame amoureux: la mésaventure d'un homme fragile (Joaquin Phoenix), mal adapté à la société, profondément blessé par une peine de cœur, qui se retrouve déchiré entre une adorable fiancée (Vinessa Shaw) aimée mais imposée par leurs parents juifs, et une voisine (Gwyneth Paltrow) qu'il souffre, fou amoureux d'elle, de voir manipulée par un homme marié.

Performance bouleversante

Revenu à ses fondamentaux, James Gray calme la mise avec un film concentré sur les personnages. Gwyneth Paltrow n'a peut-être jamais autant donné d'elle-même, et Isabella Rossellini, qui joue la mère de l'amoureux transi, brille comme jamais depuis Blue Velvet. Mais surtout, James Gray recrute et dirige une nouvelle fois (après The Yards et La Nuit nous appartient), le vainqueur de l'Oscar 2006 du meilleur acteur pour son incarnation du chanteur Johnny Cash dans Walk the Line: ci-devant, Joaquin Phoenix. Et cette fois, plus question de douter: dans Two Lovers, le comédien livre l'une des plus belles et bouleversantes performances jamais filmées.

Tassé sur lui-même, le regard fuyant, avec des gestes d'animal traqué et une voix qui transforme même une virgule en bombe d'émotion, Joaquin Phoenix offre un immense cadeau au film et à James Gray qui verra ainsi sa cote relancée. Mais l'acteur ne verra jamais pourquoi: mardi soir, il a quitté la salle au début de la projection. «Joaquin, expliquait James Gray le lendemain, ne regarde pas les films qu'il fait une fois finis parce que son travail d'acteur, la création même, est ce qu'il y a de plus important pour lui. En un sens, c'est un véritable artiste parce qu'il ne se soucie pas de ce que les gens vont penser de sa prestation et de son personnage.» Avec Two Lovers, il y a fort à parier pourtant, que même en se bouchant les oreilles, il aura vent des compliments et de l'admiration de tous.