Une bonne dizaine des 22 films en compétition n'auraient pas démérité dans le rôle le plus disputé du cinéma mondial, celui de la Palme d'or. De fait, le palmarès a sans surprise vaporisé ses accessits sur neuf prétendants, dont le duo Catherine Deneuve (pour Un Conte de Noël d'Arnaud Desplechin) et Clint Eastwood (L'Echange) à travers une médaille d'honneur inventée pour l'occasion, le Prix spécial du 61e Festival de Cannes. Quant à la Palme d'or, elle a été remise à l'unanimité à Entre les murs de Laurent Cantet. Un choix qui fait évidemment bondir de joie une France privée de récompense suprême depuis celle remise, en 1987, à un cinéaste qu'elle n'aimait guère, Maurice Pialat qui lui fit un bras d'honneur, et pour un film dans lequel elle ne se reconnaissait pas davantage, Sous le Soleil de Satan, adaptation plombée d'un roman de Bernanos.

Ajouté à la sélection en dernière minute, Entre les murs est un choix plutôt judicieux de la part de Sean Penn et des siens. Cette chronique d'une classe d'école du 20e arrondissement de Paris, où les élèves ont entre 13 et 15 ans, s'inscrit dans la lignée de ce que la France fait de mieux aujourd'hui: le cinéma d'Abdellatif Kechiche (L'Esquive, La Graine et le mulet). Entre les murs, adaptation d'un livre de l'instituteur François Bégaudeau qui joue plus ou moins son propre rôle dans le film (il s'y nomme François Marin), a été tourné avec 25 vrais élèves, «représentants d'une France multiculturelle et diverse», selon Cantet. En conséquence, et contrairement à la plupart des grands auteurs en concours (Wim Wenders, Jia Zhangke, Arnaud Desplechin, Charlie Kaufman, etc.), il fait si peu de chichis qu'il s'agit sans doute du film le plus direct, celui à la mise en scène la plus effacée, à la limite du documentaire.

Pourquoi pas, donc, Entre les murs? Pourquoi pas puisque le palmarès reconnaît également l'acuité politique et critique du cinéma italien, l'habileté des Dardenne, la virtuosité du Turc Nuri Bilge Ceylan ou encore la force de conviction de Benicio del Toro qui, sans avoir réussi à sauver Che, a initié et tenu le projet à bout de bras?

Pourquoi pas Entre les murs? Faute d'un chef-d'œuvre aussi imposant que celui qui avait mis tout le monde d'accord l'an dernier, 4 mois, 3 semaines et 2 jours du Roumain Cristian Mungiu, le quatrième ouvrage de Laurent Cantet (Ressources humaines, L'Emploi du temps) en vaut bien un autre. En début de festival, Sean Penn avait exprimé son intention de primer un cinéaste «en prise avec le monde actuel», ainsi que des films qui ont vraiment besoin de récompenses pour connaître ensuite un rayonnement international. Ce qui ouvrait la porte toute grande à Entre les murs. Et excluait d'emblée les élucubrations esthétisantes et vides de sens dont la compétition 2008 n'a pas manqué. Laurent Cantet et sa prise de risques, donc, à découvrir sur nos écrans le 22 octobre. Plutôt qu'Eastwood, auteur d'un des seuls autres films dénués de toute prétention, mais qui n'a, il est vrai, pas proposé son meilleur film.

Cantet, Eastwood, mais aussi les formidables Italiens en compétition (Matteo Garrone et surtout Paolo Sorrentino) étaient très seuls face à des concurrents occupés à se regarder filmer. Au lieu de filmer. Il suffit de s'amuser à un petit jeu pour en dénoncer la vacuité: que se serait-il passé si Che, le portrait interminable (4h28) de Steven Soderbergh, avait plutôt été signé par le chantre du film d'auteur à la française Philippe Garrel, tandis que Soderbergh se serait emparé du projet de ce dernier, La Frontière de l'aube? Chacun des deux films auraient, à coup sûr, été meilleur. Et si Wim Wenders avait dû tourner, dans la région du Sichuan,24 City du Chinois Jia Zhangke, tandis que ce dernier aurait hérité de son Rendez-vous à Palerme, leurs films respectifs n'auraient-ils pas été plus passionnants? Bien sûr que oui et pour une bonne raison: ils auraient été bousculés dans leur confort.

Laurent Cantet a souligné que le contexte actuel rend de plus en plus difficile la fabrication des films. Et c'est tout à l'honneur de Sean Penn et de son jury d'avoir primé son ouvrage. Un des rares de la compétition qui s'est construit contre la logique et les hiérarchies. Celles d'une industrie de plus en plus poule mouillée.