Dans son sport d'élection, chacun déclasserait encore l'autre sans problème. Comme il surclassait n'importe qui à son apogée, dans les années 1980. Mais voilà, celle-ci est bien loin désormais. Rattrapés par leurs démons et le temps, Diego Maradona et Mike Tyson, la quarantaine venue, sont surtout devenus des beaux sujets de cinéma. Mieux, chacun a eu la chance de rencontrer un cinéaste de renom, fan à ses heures: Emir Kusturica et James Toback respectivement. Et pourtant, si leurs deux parcours ne manquent pas de points communs, jusqu'au tatouage du Che qu'ils arborent chacun, on imaginerait difficilement films plus dissemblables.

La différence se lit dès les titres: un chantant Maradona by Kusturica pour l'un, un sobre et percutant Tyson pour l'autre. Où se lit aisément celui qui essaie de tirer la couverture à lui... Le film de Kusturica ne s'ouvre-t-il pas sur lui-même en guitariste de rock, présenté en public comme le «Maradona du cinéma»? Et le Serbe d'enfoncer le clou en ne manquant aucune occasion de se montrer, lui et des extraits de ses films, tandis qu'il traque une star argentine d'abord réticente puis complice. Rien de tel pour James Toback, qui connaît Tyson depuis vingt ans et a plutôt développé une sorte de relation père-fils avec lui. Une affinité fondée sur une même fascination pour les zones extrêmes de la vie, qui permet à Tyson de se livrer comme jamais devant une caméra.

Mieux qu'un apologue, le film de James Toback brosse un portrait sobre, ponctué de fortes montées d'adrénaline dans ses extraits de matches. Où il apparaît que le «mauvais garçon de la boxe» n'est au fond qu'un petit garçon sans père de Brooklyn, qui s'est battu toute sa vie contre ses angoisses. Enfant de l'injustice et de la violence sociale, porté aux nues puis abattu par une même dérive économico-médiatique, il est le symptôme d'une société immature et malade, qu'il a fini par rejeter. Fatalement incompris, du moment que son physique et son moi intime étaient si dissemblables, il saisit ici sa chance de s'expliquer et paraît pour la première fois d'une émouvante fragilité. Quant à l'auteur de Fingers et Exposed, pour son deuxième documentaire après le déjà formidable The Big Bang, il signe là un beau travail qui devrait inciter à redécouvrir son œuvre, mal diffusée.

Rien de tel pour l'auteur d'Underground et Super 8 Stories, bien sûr, qui entraîne Maradona dans son grand circus orchestra endiablé. En pointillé, le film raconte à peu près la même histoire, celle d'un petit garçon né avec un don dans un environnement d'une grande pauvreté. Sauf que la violence y était plus diffuse, le jeu plus collectif, et que rien n'a pu ébranler la ferveur populaire: pour la majorité des Argentins, Maradona est toujours un dieu vivant, malgré sa déchéance, liée à la drogue plutôt qu'au sexe. Narrateur impressionniste, Kusturica n'offre que des bribes de ce parcours. Ses véritables intentions apparaissent avec la répétition du but marqué lors du Mundial mexicain de 1986 contre l'Angleterre.

A partir de cette élimination, «vengeance» en souvenir de la guerre des Malouines, Maradona devient le héros du Sud contre l'impérialisme du Nord. Idem en Italie, où il hisse Naples plus haut que Milan et Turin. Et les discours d'un Maradona très remonté contre les Etats-Unis, ami indéfectible de Fidel Castro, ne font qu'amener de l'eau au moulin du Serbe, qui ne manque jamais de présenter son propre pays comme une victime. A l'écran, cette propension à l'amalgame ne donne pas grand-chose, sinon de vilains bidouillages vidéo où l'on voit une figurine du héros terrasser Bush, Blair & Co. Avec l'arrivée de Manu Chao pour une sérénade, la cause est entendue. L'énergie fait tout passer, mais quel dommage que l'altermondialisme doive se contenter de hérauts aussi brouillons!