Blindness du Brésilien Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardener) ouvre les feux cannois ce soir. Il s'agit d'un scénario catastrophe, tiré d'un best-seller de José Saramago dans lequel l'humanité devient aveugle. Comment dire mieux, sinon à travers cette fiction qui imagine qu'une contamination planétaire rendra le cinéma inutile, le grand choc auquel ont fait face les programmateurs? Car il y a eu choc: le délégué général de la manifestation, Thierry Frémaux, s'est vu proposer 1784 longs métrages en provenance de 96 pays différents. 200 films de plus que l'an dernier et surtout 1000 de plus qu'il y a seulement cinq ans!

La raison de cette explosion n'est pas à aller chercher dans une hausse de la demande: la fréquentation des salles a tendance à baisser un peu partout. Ni dans un volontarisme accru des collectivités publiques là où le cinéma a pignon sur rue: en Europe par exemple, selon les derniers chiffres de l'Observatoire européen de l'audiovisuel, 921 longs métrages ont été tournés en 2007, soit seulement dix de plus qu'en 2006. Non, la raison principale est la démocratisation, annoncée depuis une décennie au moins, de l'art cinématographique dans le monde. Cela grâce à la technologie numérique et à la lente disparition de la pellicule.

Le tournage en numérique et le montage par ordinateur sont aujourd'hui à la portée de tous. La Suisse, comme tous les territoires industrialisés, le sait depuis longtemps: il y a cinq ans déjà, elle décernait son Prix de la meilleure fiction 2003 à On dirait le Sud, le film de Vincent Pluss improvisé en quelques jours grâce à la souplesse de la vidéo. En 2008, tous les pays du monde y ont accès: courts métrages compris, les films de 107pays ont été soumis à Cannes.

Le tout-numérique, c'est aussi une accélération du processus de fabrication: certains cinéastes, comme Wim Wenders, doivent à la technologie d'avoir pu terminer leurs nouveaux films à temps. Le tout-numérique, c'est enfin une nouvelle manière de faire voyager le cinéma: la pellicule ayant quasiment disparu du processus de sélection, les bureaux du festival ont été inondés de supports haute définition. Du coup, les filtres habituels, la relation directe entre le marché (distributeurs, producteurs) et le festival s'est fissurée: un film venu de nulle part (par la poste) a même réussi à se glisser dans la section Un Certain Regard.

Assiste-t-on pour autant à l'avènement d'une nouvelle économie du cinéma? D'un espace qui échappe à l'industrie? D'un terreau qui verra naître de futurs Orson Welles? Sans doute pas. D'une part, le marché aura tôt fait de récupérer et de canaliser ce courant de liberté. D'autre part, 1000 films de plus qu'il y a cinq ans ne signifie pas 1000bons films de plus qu'il y a cinq ans. Pour un élu retenu à Un Certain Regard, combien de recalés à peine regardables?

Et, tandis que le Festival de Cannes écope ce raz de marée numérique avec le sourire de ceux qui viennent de découvrir un nouveau continent, c'est ironiquement l'auteur du plus gros événement de cette 61e édition qui vient doucher l'enthousiasme: Steven Spielberg, dont Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal provoquera la cohue dimanche sur la Croisette, trois jours avant sa sortie planétaire. Le cinéaste, qui n'avait plus rallié Cannes depuis La Couleur pourpre en 1986, est en effet le chantre du cinéma à l'ancienne: lui, le roi de Hollywood, continue de tourner et de monter ses films sur pellicule. Il coupe, il colle, à la main, sur des appareils qui font rigoler les tenants du pixel, la Moviola et le KEM.

Pressentant la disparition de ces machines, Spielberg avouait même, dans un récent numéro du magazine américain Entertainment Weekly, en avoir acheté plusieurs dizaines, pour pouvoir continuer à travailler comme il l'entend. «Un jour ou l'autre, j'aurai sans doute à filmer et monter mes films numériquement. Quand il n'y aura plus du tout de pellicule. Et je l'accepterai. Mais, croyez-moi, je serai le dernier à tourner et à monter sur pellicule!» «Steven apprécie la technologie telle qu'elle existait lorsqu'il est arrivé dans le cinéma!» s'amusait son ami George Lucas, père de la saga Star Wars et producteur d'Indiana Jones, interrogé conjointement par Entertainment Weekly: «Je suis le type qui a inventé le montage numérique. Et pourtant nous coexistons.» Preuve qu'il n'y a pas d'absolu dans la révolution numérique. «Steven travaille ses scénarios sur ordinateurs. Moi jamais! J'ai besoin de mes jolis cahiers jaunes, de mes crayons No 4. Et ça ne changera jamais!»