Cinéma

Les 7 défis qui attendent la nouvelle direction artistique du Festival de Locarno

La manifestation tessinoise se porte bien. Pour consolider son succès et rester au faîte, elle doit toutefois rester vigilante face à l’évolution des habitudes de consommation et aux avancées technologiques. Plusieurs challenges attendent Lili Hinstin, sa nouvelle directrice artistique

■ Une touche de glamour

Il y a dix ans, lors d’un débat intitulé Glamour! Carpets! Awards!, Nicolas Bideau, directeur de la section cinéma de l’Office fédéral de la culture, dégoupillait une grenade en défiant la direction du festival de «mettre un tapis un peu plus rouge» au centre de la vénérable institution locarnaise. La question a longtemps agité les esprits. Sans renoncer à sa plus-value culturelle, Locarno a fait quelques concessions au glamour en accueillant Harrison Ford et Daniel Craig, Faye Dunaway, Ornella Muti ou Meg Ryan… Si la Piazza Grande ne s’ouvrira jamais aux starlettes L’Oréal défilant à Cannes, les spectateurs attendent des personnalités, récipiendaires de prix honorifiques (Ethan Hawke), ou des équipes de films – et c’est encore mieux avec des vedettes comme Jean Dujardin. Glamour? Affirmatif! Mais avec délicatesse.

A ce sujet: Lili Hinstin est la nouvelle directrice artistique du Festival de Locarno

■ Netflix ou pas?

En 2017, Cannes a remis en cause la fameuse chronologie des médias et créé la polémique en présentant en Compétition deux films produits par Netflix. Depuis, le festival a corrigé le tir et banni les produits des réseaux américains. Venise les accepte. Locarno se tâte. A quoi bon mettre sur pied des Industry Days si les films découverts au Tessin finissent réservés aux abonnés? En même temps, l’occasion d’une diffusion à très grande échelle peut être alléchante pour de jeunes cinéastes. Cette année, Funa Maduka, responsable des acquisitions chez Netflix, était membre du jury First Feature. Un signal?

■ Les petits écrans dans les grands 

Il y a déjà plus de vingt ans que le Festival Tous Ecrans (aujourd’hui GIFF) de Genève a aboli les frontières entre cinéma et télévision. En 2017, Cannes présentait la deuxième saison de Top of the Lake, de Jane Campion, et deux épisodes du Twin Peaks de David Lynch. Cette année, le Festival de Locarno a montré sur la Piazza les quatre épisodes de Coincoin et les Z’inhumains, la réjouissante série réalisée par Bruno Dumont pour Arte. Le festival doit-il s’ouvrir à des formats non cinématographiques (séries télé, web-séries, 3D…) pour témoigner des développements de l’audiovisuel?

■ Jeune à jamais

Le festival s’enorgueillit de l’attention qu’il porte aux nouveaux talents. Mais les jeunes générations s’intéressent-elles encore au cinéma alors qu’elles ont des milliers de films et de séries à portée de clic? Conscient du risque de désaffection, le président Marco Solari a mandaté huit spectateurs entre 18 et 23 ans pour faire la critique du festival. Ce «Youth Advisory Board» estime que le festival devrait mieux communiquer par-delà la Suisse, conclure des partenariats avec les universités, contacter des «influenceurs» dans les domaines de la littérature, de l’art ou du design.

■ Rester en tête 

Parmi les grands rendez-vous européens de catégorie A, le Festival de Locarno occupe la quatrième place, derrière Cannes, Venise et Berlin. Si elle n’a pas l’ouverture sur la mer ou le passé historique prestigieux de ses concurrentes, la manifestation tessinoise se distingue par son accueil, son soleil, ses qualités techniques et sa programmation artistique. Celle-ci attire quelque 80 programmateurs venus d’Europe, des Amériques, de Corée, du monde arabe… La nouvelle direction doit assurer ce haut niveau qualitatif. Si la programmation faiblit, les professionnels se détourneront et Locarno pourrait finir en Open Air comme il en existe des milliers. Le processus peut aller très vite, la Mostra de Venise en sait quelque chose, elle qui a connu un inquiétant passage à vide.

■ Swiss made, mais…

Le cinéma français est bien représenté à Cannes (pas moins de trois titres en compétition), comme le cinéma allemand à Berlin, le cinéma italien à Venise. Et le cinéma suisse est une importante composante de Locarno. En 2018, quelque cinquante films battant pavillon helvétique (longs et courts métrages, coproductions) ont été montrés au gré des différentes sections du festival, dont un (Glaubenberg) en Compétition et deux (Le vent tourne, Un nemico che ti vuole bene) sur la Piazza. Est-ce trop? Assurément, pour les râleurs autochtones qui cultivent la détestation de soi et redoutent qu’un directeur d’extraction suisse ne transforme le rendez-vous tessinois en Soleure bis. Bien au contraire, se réjouissent l’Office fédéral de la culture et tous les acteurs de la branche, redoutant d’être ignorés par un directeur venu d’ailleurs.

■ Quelles images pour la Piazza?

Avec son écran géant, sa contenance de quelque 8000 spectateurs, la Piazza Grande est le cœur du festival, et sa grande gloire, puisque sa renommée s’étend jusqu’à Hollywood. La programmation du saint des saints reste un casse-tête qui déchaîne les critiques contradictoires. Un film d’action? Une atteinte grave à la cinéphilie. Un film d’art et essai? Un tue-l’amour! Pas de blockbuster le samedi soir? Une marque de pusillanimité! Un blockbuster comme The Equalizer 2 cette année? Quel affront à nos édiles! Au cours des décennies, la Piazza a connu des moments de grâce (La nuit de San Lorenzo, des frères Taviani, Les ailes du désir, de Wim Wenders, Lagaan, d’Ashutosh Gowariker…), mais aussi quelques europuddings fadasses. Lili Hinstin devra réfléchir au contenu de la merveilleuse Piazza. Une sélection des meilleurs films de Cannes, Berlin et Sundance? Juste des premières européennes et suisses? Ou un Open Air projetant les titres de la rentrée?

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