« Voici encore un début de qualité rare. L’auteur, M. François Nourissier, a vingt-quatre ans, comme l’auteur du Temps des cerises [Paul Hordequin] dont nous parlions récemment, mais ses moyens, sa poétique même sont tout différents. Ni violence, ni cynisme, ni désespoir, moins de couleur aussi et, peut-être, moins de tempérament, mais des profondeurs. Dans cette «eau grise», se reflète un jeune couple marié depuis trois ans, dont la vie, matériellement modeste, est, dirait-on, heureuse, en tout cas sans incidents ni traverses visibles. Et pourtant, des agacements, quelques coups d’épingle réciproques, et, déjà, l’épreuve sournoise de l’accoutumance, de la cohabitation. «On passe une vie commune, penché sur soi malgré l’autre, ou à cause de l’autre. Mais pense-t-on véritablement à l’autre?» se demande Philippe, l’époux. Et elle: «Depuis trois ans, les repas en commun constituaient la principale épreuve d’Elisabeth. Elle avait découvert, le lendemain de ses noces, qu’on vit vingt et un ans dans sa famille […] sans soupçonner qu’un mariage entre Français du XXe siècle, cela signifie sept cents repas pris en tête à tête, chaque année»…

Leur histoire, telle qu’on nous l’expose, ne dure que quelques jours, mais de ces jours décisifs parce qu’un de ces événements qui demeure presque extérieur accuse tout à coup les divergences et fait surgir des périls. Aucune discussion n’éclate, mais les circonstances font de ces conjoints sinon deux adversaires du moins, momentanément, deux étrangers. Il a suffi que passe un homme, de beaucoup l’aîné du mari, et non dénué de séduction. C’est une de ces épaves que les sombres remous de l’Europe actuelle rejettent jusqu’à Paris. Assez rudement Philippe l’écarte, parce qu’il prend prématurément ombrage d’une sorte d’entente née entre Elisabeth et l’errant. Celui-ci, acculé de plus au dénuement, accomplit un acte de désespoir. Autour de ce drame en somme banal, […] Philippe et Elisabeth, durant quelques heures, s’affrontent, révélés à eux-mêmes, à la fois hostiles, et soudain plus près de se comprendre, différemment. […] »