Miss Marple doit avoir cette mine de malice, quand elle élucide un crime. L’autre matin, dans son salon où passait un soleil débonnaire, la Genevoise Annette Duchêne jubilait, comme la détective d’Agatha Christie. Le Covid-19 les a obligés à hiberner, elle et son mari, François Duchêne. Il l’a surtout privée de fêter Le Syndrome, son premier livre (aux Ed. Slatkine), à 76 ans, mais oui, et elle n’en est pas peu fière.

Calée dans un fauteuil rouge opéra, cette Miss Marple aux yeux bleus d’exquise exorciste n’a qu’une hâte, vous entraîner dans un enfer qui est le cœur même de son récit. Pas une fiction, non. Mais une folie en cascade qui a trouvé chez cette mélomane, naguère professeure de musique adorée au Collège de Staël, une interprète avisée.

Est-ce parce qu’elle a l’oreille absolue? Annette Duchêne entend ce qui bruit sous le couvercle des consciences. Sur son divan, ses proches s’épanchent volontiers. Cette chimiste de formation, férue de psychiatrie, s’attaque à nos ténèbres avec l’aisance téméraire de la chouette dans ses bois.

Chasseuse de mâle

C’est ainsi qu’un jour, un ami, haut cadre dans une société, lui raconte comment il a subi le siège d’une collaboratrice qui voyait en lui le mâle providentiel. Tocade? Obsession sidérante. La jeune femme est enceinte. Le géniteur est inconnu. Qu’importe. En stratège possédée, elle attribue le rôle du père à son patron. Il proteste, tente de repousser l’assaut; elle s’obstine, se convainc de la vérité de sa version.

Cette chasse à l’homme durera trente-quatre ans, soupire Annette Duchêne, tandis que l’été pépie dans le jardin. Comment ne pas être bouleversé par un tel traquenard existentiel? L’ami accepte qu’elle s’empare de son drame.

C’est là qu’Annette se transforme en Miss Marple. «J’ai voulu entrer dans la peau de cette femme, pénétrer cette machine infernale que rien n’a pu arrêter.» Elle se retrouve avec un sac Ikea rempli de lettres, de billets, d’avis de justice: toutes les tentatives pour harponner sa proie d’une érotomane, persuadée d’être aimée – on appelle cela le syndrome de Clérambault.

Elle épluche cette prose et compose sa partition. L’imagination suppléera ce qui ne peut s’exposer. Elle parachute les protagonistes dans un autre décor; elle les renomme Inès Lavigny et Maurice Perret. Pour que la partition sonne juste, elle maquille tout. Sa patte? Un dispositif efficace. Tour à tour, la chasseuse et son gibier témoignent de la même scène. Leurs clairons diffèrent. La novice a des intuitions heureuses.

Spirale érotomane

L’érotomanie a ses figures et ses stratagèmes: Inès Lavigny convainc un collègue de l’informer des faits et gestes de leur supérieur; elle se glisse aussi dans la foule des invités un soir de réception chez lui. Annette vit chaque scène, puis se met à son clavier. Le premier jet est rapide, confie-t-elle. Le labeur vient ensuite, quand elle rature, récrit, aiguillonnée par son mari, François Duchêne, avocat et ancien secrétaire général du Grand Théâtre.

«François est pinailleur, il est attentif à toutes les tournures de phrase, c’est lui qui a trouvé le titre.» Elle a un peu de métier: il lui arrive de corriger des manuscrits. La gestation dure trois ans. Elle fait parvenir le texte aux Editions Slatkine. Elle s’attend à devoir payer pour être publiée. Surprise: Delphine Cajeux, qui préside le comité de lecture, est enthousiaste.

On imagine alors la fierté d’Annette, le 5 mars passé, soir où elle vernit son Syndrome au Café Slatkine. Dans la foule, ses deux grands fils. Tout près d’elle, son mari. A-t-elle une pensée pour son adolescence chahuteuse, 7, avenue Bertrand, immeuble dans lequel elle a passé une partie de sa vie? Dans le parc du même nom, elle a essayé, fillette, d’apprivoiser le chagrin. Sa mère décède quand elle a 12 ans et demi. «J’ai occulté tout ce qui précède, j’ai oublié mon enfance.»

A la maison, c’est elle qui reprendra les manettes, jusqu’à repasser les chemises de son frère pour «qu’il aille aux sauteries». Sa joie? Le chant et la danse classique. Sa voix de soprano lyrique est un don de l’Olympe. Elle passe une virtuosité. Elle pourrait faire carrière, mais une angoisse l’en empêche, souffle-t-elle.

Roses rouges en vase clos

«Annette, comment avez-vous vécu le confinement?» «J’en ai détesté la sinistrose, le décompte des morts, la peur qui s’infiltre partout. Je suis complètement d’accord avec ce que le philosophe André Comte-Sponville a déclaré dans Le Temps. Il faut bien mourir de quelque chose, j’ai 76 ans quand même!»

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Sur la table basse de cette romantique, des roses rouges marivaudent en vase clos. Elle vient d’achever un recueil de nouvelles, «que des happy ends». Dans l’une, véridique, un millionnaire confie une partition inédite de Mozart à une cantatrice pour qu’elle enregistre un disque. Peu après, elle reçoit un écrin en guise de remerciement: à l’intérieur, une rivière de diamants.

Annette Duchêne a des «cucuteries», c’est son mot, un goût coquin pour le mélo: depuis trente-cinq ans, elle ne rate pas un épisode de la série Top Models. Elle a des tendresses d’amoureuse au printemps: pas un jour ne passe sans qu’elle fleurisse l’appartement, pour François. Sur son balcon, un couple de cailles a pris ses habitudes. Le Syndrome a permis à son ami d’exorciser le mal, glisse-t-elle. Annette fait du bien.


Profil

1943 Naissance à Genève.

1970 Obtient sa licence en biologie médicale.

1973 Passe sa virtuosité de chant au Conservatoire de Genève.

2010 Prend sa retraite de professeure de musique.

2020 Dédicacera son «Syndrome» le 3 septembre à la librairie Jullien, à Genève.


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