Voilà une dizaine d’années, la cinéaste Carole Roussopoulos, qui a relayé avec sa caméra les luttes féministes depuis les années 70, me reprenait alors que j’évoquais la Journée de la femme: «Non, la Journée des femmes.» Elle me faisait remarquer que ce singulier nous enfermait encore dans toutes les contraintes d’une identité unique et forcément normée, stéréotypée. Elle et ses copines n’étaient pas descendues dans la rue simplement pour changer de modèle. Carole Roussopoulos est décédée en octobre dernier et lundi la Cinémathèque suisse lui consacre une soirée «à l’occasion de la Journée internationale des femmes». Et cet intitulé pluriel résonne lui-même comme un hommage.

Surprise, la Comédie de Genève, théâtre ouvertement féministe depuis l’arrivée à sa direction d’Anne Bisang et qui a plus d’une fois accueilli Carole Roussopoulos, annonce pour le 8 mars une soirée de performances «à l’occasion de la 99e Journée internationale de la femme». C’est en effet il y a tout juste cent ans, à Copenhague, que la deuxième conférence de l’Internationale socialiste des femmes adopte l’idée d’une Journée internationale des femmes. Ce n’est que bien après, en 1977, que l’ONU décrète une Journée internationale de la femme.

Surprise donc que ce très officiel singulier onusien à la Comédie, alors même que parmi les événements de la soirée figure la performance de Solo-Mâtine intitulée La Femme que j’aurais pu être. Pour la styliste genevoise d’origine russe, c’est l’aboutissement d’une année de métamorphoses. Depuis avril 2009, chaque mois, fards, perruques et vêtements aidant, elle devient une autre, pour qui elle improvise quelques lignes de portraits. L’inspiration lui est venue d’une douzaine de photographies trouvées aux puces, femmes d’autrefois, en noir et blanc, en sépia, à qui on invente volontiers un tempérament, toute une vie…

Au fil de l’année, toutes ces fictions (Lili Galati, comptable débutante, Betty, maligne amante, Valentine, paysanne de sortie, Anna, rêveuse amoureuse…) ont pénétré le réel de dizaines d’hommes et de femmes avec qui elles ont lié connaissance sur les sites de rencontre du Net. Lundi, à la Comédie, Solo-Mâtine prendra l’allure d’un dernier personnage. Elle qui, depuis un an, a convaincu tant de gens de la réalité de ses figures dans ce théâtre interactif contemporain que peut être le Net, sera une «actrice ratée».

Photographies et échanges Internet restent exposés jusqu’au 12 mars dans des cahiers qu’on feuillette en se demandant si l’on est bien soi-même ou les actrices – et les acteurs – des rôles qu’on nous fait jouer. Ces questions d’identité sont brûlantes. On l’a vu avec le troublant changement d’identité endossé par la journaliste Florence Aubenas, six mois durant femme de ménage pour les besoins de son enquête. Et bien sûr avec les réactions au dernier livre d’Elisabeth Badinter , militant pour la liberté des femmes de choisir leur vie. * Journaliste à la rubrique Culture.