roman

A 80 ans, malgré la tristesse du veuvage, Emily décide de vivre

«Emily», le nouveau roman de l’Américain Stewart O’Nan, est la suite de «Nos plus Beaux Souvenirs», paru en 2005

Genre: roman
Qui ? Stewart O’Nan
Titre: Emily
Trad. de l’anglais par Paule Guivarch
Chez qui ? L’Olivier, 335 p.

Les vies minuscules peuvent-elles s’écrire en lettres majuscules? Oui, lorsque c’est Stewart O’Nan qui les raconte, en rendant l’ordinaire extraordinaire, en dévoilant ce que les cœurs simples cachent de générosité, de noblesse et, souvent, de souffrance silencieuse. Aussi les romans de l’Américain sont-ils autant de plaidoyers pour la fraternité: l’auteur de Chanson pour l’absente veut donner la parole à ceux qui restent dans l’ombre, à ceux qui ont trop de pudeur pour mettre leur âme à nu et pour imposer aux autres leurs petits tas de secrets.

Emily , le nouveau roman de Stewart O’Nan, est la suite de Nos plus Beaux Souvenirs , traduit en 2005 aux Editions de L’Olivier. Ce qu’on y découvrait, c’était l’histoire de la famille Maxwell, réunie dans un cottage au bord du lac de Chautauqua – Etat de New York – au lendemain de la mort du père, Henry. Autour de la mère – Emily –, l’heure était au recueillement, avant de vendre la maison, de partager le mobilier, de disperser les souvenirs, de tourner la page en emportant quelques reliques du passé. De ce récit intimiste, on ressortait fasciné par la subtilité d’O’Nan, par sa voix tendrement veloutée, par ce regard si lucide qu’il posait sur ses personnages pour montrer leurs blessures et leurs frustrations, quand les «plus beaux souvenirs» ne sont plus qu’une poignée de cendres froides.

On retrouve Emily Maxwell dans le roman qui vient de paraître. Depuis la mort d’Henry, elle n’a pas pu se consoler. Ses souffrances de veuve, elle les subit dignement, sans ennuyer ses proches avec les jérémiades d’usage. A 80 ans passés, elle vit seule dans une grande maison de la banlieue aisée de Pittsburg, un vaisseau fantôme où sa belle-sœur Arlène vient parfois lui tenir compagnie. Dans le garage, la vieille Oldsmobile d’Henry n’a plus bougé, symbole silencieux d’une époque dont il ne reste que des musiques mélancoliques, comme des feuilles mortes qui virevoltent à l’automne d’une vie. O’Nan décrit le moindre détail, le moindre geste qui montre qu’Emily refuse de se résigner, malgré tout. Il y a, chaque mardi, les escapades avec Arlène vers le drive-in du quartier, où elles partagent un petit déjeuner rituel. Il y a aussi le chien Rufus – «Monsieur Mac Joufflu», un inestimable compagnon –, les mots croisés du Post Gazette , un verre de Chablis de temps en temps, le club de loisirs où circulent les potins, les CD de Bach et de Haendel, le tube de rouge à lèvres qu’elle continue à glisser dans son sac, comme pour se prouver qu’elle n’a rien perdu de sa coquetterie.

C’est un portrait magnifique que brosse O’Nan. Celui d’une femme vidée d’une partie d’elle-même, qui s’attend parfois à retrouver le cher Henry au sommet de l’escalier, les bras tendus vers elle. Mais lorsqu’elle revient à la réalité, Emily observe dans son miroir les ravages du temps sur son visage. «La lumière projetée par la glace de la coiffeuse était impitoyable, écrit O’Nan. Les poches sous les yeux, parcheminées, presque diaphanes, laissaient transparaître une nuance mauve semblable à une meurtrissure. Son corps, jadis sa fierté, s’était affaissé et aplati depuis longtemps. Même son maintien impeccable avait disparu.» Et pour se convaincre d’être encore utile, Emily prépare avec amour les prochaines visites de ses deux enfants, la fragile Margaret et Kenneth, toujours photographe, toujours aussi paumé. Mais ils ne resteront pas longtemps auprès d’elle, comme s’ils étaient des passagers clandestins dans cette maison trop grande, trop vide, trop triste.

Comment faire pour que le temps, qui torture Emily, puisse malgré tout la sauver? C’est cette question que pose O’Nan tout au long de son récit, car son héroïne se cramponnera à la vie et, à un âge où d’autres déclarent forfait, elle refusera de capituler. Elle achètera une Subaru hybride pour remplacer l’Oldsmobile, elle continuera à écouter de la musique, elle videra sa garde-robe de ses vieilles fripes tout en rouspétant contre Obama – «un opportuniste» –, elle attendra l’éclosion des fleurs dans le jardin, comme une promesse de renaissance. Et elle finira par filer avec sa belle-sœur sur les rives du lac de Chautauqua, afin de remonter le temps et de donner un ultime rendez-vous au bonheur. Nostalgie, tendresse, compassion, l’histoire de cette vieille dame très digne nous émeut, parce que Stewart O’Nan est le confident des âmes en perdition. De leurs complaintes, il tire une musique tchékhovienne, l’une des plus attachantes des lettres américaines.

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Stewart O’Nan

Dans une interview à Salon.com, 29 février 2012

«Au bout du compte, l’écriture n’est qu’un moyen – l’important est le rêve qu’elle suscite»
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