Deux volumes de la Pléiade réunissant ses principaux romans: Mario Vargas Llosa ne pouvait rêver plus beau cadeau pour ses quatre-vingts ans, fêtés le 28 mars. Après le prix Nobel, en 2010, l’écrivain, couvert de prix et d’honneurs, n’avait plus d’autre hommage à désirer. La publication dans la prestigieuse collection est pourtant réservée, sauf exception, aux auteurs défunts. L’œuvre de Vargas Llosa n’est pas terminée, il vient de publier un nouveau roman, mais les huit réunis sous les belles reliures de cuir brun montrent les dimensions et les niveaux d’un édifice imposant.

En avant-propos du premier volume, le Péruvien dresse un hommage appuyé à la France, à la langue française et à ses auteurs, qui dit-il, lui ont appris à écrire et lui ont révélé, par contraste, son identité latino-américaine. A peine avait-il posé le pied à Paris, tout jeune lauréat d’un concours littéraire, qu’il est allé acquérir un exemplaire de Madame Bovary. Lecteur passionné, il connaissait les sommets de la littérature mondiale, traduits en espagnol. Le chef-d’œuvre de Flaubert, il l’a lu et relu en langue originale, et tout son travail en a été marqué.

Le roman et la vie

La biographie de Mario Vargas Llosa, qui lui a inspiré plusieurs livres, est romanesque en elle-même. Il naît le 28 mars 1936, à Arequipa, au Pérou. Ses parents se séparent avant sa naissance: le garçon grandit dans la famille de sa mère, nombreuse, chaleureuse. Il se croit orphelin, une photo sur la table de nuit de sa mère pour seul père. Il a dix ans quand cet homme reparaît, emmène la mère et le fils à Lima, exerce sa tyrannie, met l’enfant au collège militaire. Cet épisode pénible inspirera à Vargas Llosa La Ville et les chiens (1962), qu’il écrira à Madrid et Paris. Ce premier roman est un coup de maître. Prix importants, nombreuses traductions: Vargas Llosa atteint d’emblée le statut rêvé d’écrivain reconnu. Il a même droit au scandale, à Lima, où la critique du militarisme, la violence sexuelle et la liberté de langage du livre déchaînent la curiosité et les passions. Avant ce succès, l’écrivain s’est fait la main dans la presse, au Pérou, puis en Europe. Il est encore mineur quand il se marie en secret avec sa tante par alliance, Julia Urquidi, son aînée de dix ans, à l’indignation de sa famille. La Tante Julia et le Scribouillard (1977) doivent beaucoup à cette idylle qui durera neuf ans. Ce roman joyeux joue avec les codes du mélodrame et des feuilletons radiophoniques, et inaugure une veine coquine, dont témoigne aussi Tours et détours de la vilaine fille (2006), œuvre tardive décevante qui clôt le deuxième volume de la Pléiade. Vargas Llosa quitte Julia pour Patricia, en 1965, une cousine, cette fois. Leur union se brisera un demi-siècle plus tard, en 2015, à la grande joie de la presse people espagnole, pays d’adoption de l’écrivain.

Les monuments littéraires

Entre La Ville et les Chiens et La Tante Julia, Vargas Llosa publie ses deux livres majeurs, La Maison verte (1965) et Conversation à «La Catedral» (1969). Le premier a pour cadre Piura, au nord du pays, et surtout l’«éblouissante» Amazonie péruvienne, terre d’aventuriers, d’Indiens, de trafiquants et de soldats, à laquelle il reviendra dans plusieurs romans. Celui-ci, dit l’auteur, doit beaucoup à Faulkner, l’autre grande référence littéraire. La «maison verte» est un bordel, microcosme de la société. Un motif qui revient dans Pantaléon et les visiteuses (1973, non inclus dans La Pléiade), une farce qui est aussi une satire de l’armée. Quant à «La Catedral», c’est un café minable de Lima où se déroule, pendant toute une nuit, la «conversation» du titre. Roman polyphonique, fresque sociale et politique qui restitue «le climat de cynisme, d’apathie, de résignation et de pourriture morale du Pérou» sous la dictature militaire du général Odría (1948-1956), c’est le livre préféré de l’auteur, et son chef-d’œuvre. Réédité en 2015, dans une nouvelle traduction, il n’a rien perdu de sa force et de sa pertinence (LT du 26.06.2015). Ce Pérou sombre et violent a aussi suscité d’autres livres remarquables – Histoire de Mayta, L’homme qui parle, Lituma dans les Andes – absents de la Pléiade, mais indispensables et disponibles en livres de poche.

Le déploiement du talent de Vargas Llosa correspond au boom de la littérature latino-américaine: Julio Cortàzar, Carlos Fuentes, Juan Rulfo et Gabriel García Marquez sont ses contemporains. Il partage avec ce dernier l’enthousiasme pour le socialisme à la cubaine. Mais leur amitié se brise en 1976 sur un coup de poing qu’aucun des deux n’a voulu expliquer. Le Péruvien est très éloigné du «réalisme magique» du Colombien. Et dès la fin des années 1960, Vargas Llosa rompt avec le marxisme de sa jeunesse. Il professe un libéralisme qui se manifeste surtout à travers la défense des écrivains. Mais en 1990, il se porte candidat de la droite libérale à la présidence de son pays, contre Alberto Fujimori, aujourd’hui en prison. Sévèrement battu, Vargas Llosa renonce dès lors à la politique directe.

Les grandes fresques historiques

Le deuxième volume compte trois romans historiques qui témoignent du goût de l’écrivain pour les grandes fresques, d’une écriture plus classique, entre Balzac et Dumas. La Guerre de la fin du monde (1981) évoque une révolte paysanne sur fond de messianisme, dans le Nordeste du Brésil, à la fin du XIXe siècle, sujet déjà traité par Euclides da Cunha. La Fête au bouc (2000) reprend avec brio le thème de la dictature militaire, celle de Trujillo en République dominicaine (1930-1961), dont le roman déroule la dernière journée, dans une mise en scène crépusculaire et somptueuse. Le Paradis – un peu plus loin (2003) s’attache à la révolutionnaire d’origine péruvienne, Flora Tristan, puis à son neveu, Paul Gauguin, deux figures de la nécessaire utopie et de son échec inéluctable.

On a ainsi en presque quatre mille pages un aperçu complet de l’œuvre romanesque de Vargas Llosa, dans des traductions révisées, préfacées par l’auteur, munies d’un appareil critique discret et efficace. S’il fallait choisir, le premier volume s’impose par la force novatrice et l’énergie intactes du jeune Vargas Llosa.

Mario Vargas Llosa, «Œuvres romanesques», sous la direction de Stéphane Michaud, Gallimard/La Pléiade, 1936 p. et 1904 p. ****