Disparition

Abbas Kiarostami, emporté par le vent

Poète humaniste, il a inventé le cinéma iranien moderne et séduit le monde entier par la grâce de ses films d’une lenteur et d’une beauté étourdissante. Palme d'or à Cannes pour «Le Goût de la cerise», ce géant du cinéma est décédé à l’âge de 76 ans

«Le but n’est pas seulement le but. Mais le chemin qui y conduit». Cette pensée de Lao Tseu détermine le cinéma d’Abbas Kiarostami. A la tangente de la réalité et de la fiction, ses films suivent des routes sinueuses à bord de voitures fatiguées. Ils se déroulent au gré de travellings inépuisables, découvrant des paysages d’or et d’ocre mêlés, des fulgurances lumineuses, saisissant le souffle de la beauté dans les feuillages et le charme trompeur des reflets. Ils prennent le temps de discuter avec des gens de rencontre, beaucoup d’enfants, parce qu’ils sont plus proches de la vérité et parce qu’ils permettent de déjouer la vigilance de la censure.

Abbas Kiarostami a donné à découvrir la culture iranienne, rapproché l’Orient de l’Occident et, dans un siècle obsédé par la vitesse, imprimé au cinéma une lenteur salutaire. Selon Jean-Luc Godard «le cinéma naît avec Griffith et se termine avec Kiarostami». «A lui seul, il a changé l’image de l’Iran», estime l’actrice Golshifteh Farahani, tandis que le réalisateur Asghar Farhadi (Une Séparation) a rappelé qu’il «n’était pas seulement un cinéaste. C’était un mystique moderne, tant dans son œuvre que dans sa vie privée».

Le prix du pain

Né à Téhéran, en 1940, Abbas Kiarostami s’est formé aux Beaux-Arts. Il a réalisé nombre de films publicitaires et participé en 1969 à la création du Département cinéma pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes, le Kanoun, qui produit des films à vocation pédagogique et civique. Le premier, Le Pain et la rue stupéfie par la simplicité de son propos et son excellence formelle: ramenant du pain à la maison, un gosse se retrouve face à un chien menaçant.

Après la révolution islamique de 1979, le Kanoun, conservant une relative liberté, devient le laboratoire du nouveau cinéma iranien. Des merveilles vont en sortir. Dans cette société totalitaire, le cinéma se nourrit des interdits pour faire passer des messages.

Kiarostami signe son premier long métrage, Le Passager, en 1970. Il accède à la renommée internationale avec Où est la maison de mon ami?, Léopard de bronze en 1989 à Locarno, le premier festival à promouvoir le cinéma iranien. Adoptant le regard de l’enfance, ce film aux allures de conte suit un garçonnet qui a volé le cahier d’un camarade de classe et qui cavale d’un village à l’autre pour le rendre à son propriétaire avant d’être mis à la porte de l’école.

Le tremblement de terre

En avril 1990, un tremblement de terre ravage le nord de l’Iran, où se situe le village de «la maison de l’ami». Abbas Kiarostami retourne sur les lieux du tournage. A bord d’une vieille R5 cabossée, un père et son fils partent à la recherche des deux enfants qui tenaient les rôles principaux, devenus pour la presse iranienne les symboles de cette région dévastée. Leur quête aboutira-t-elle? Et la Vie continue ne le dit pas et c’est sans importance…

On croise des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Ces êtres qui ont tout perdu s’interrogent sur le hasard et la fatalité. D’aucuns parlent de punition divine. D’autres disent: «Le malheur nous est tombé dessus comme le loup sur un troupeau. Certaines brebis sont dévorées, d’autres pas. Pourquoi? Dieu n’a rien à voir». Et puis, ces gens brisés par le malheur trouvent la force de se relever. «Il faut avoir vu la mort pour apprécier la vie», dit un vieux. Un tas de gravats peut devenir un terrain de jeu. On se marie en sortant du cimetière. «Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de montrer l’hystérie du moment, mais la vie qui reprend», explique le cinéaste. Evacuant les cris et les larmes, il montre des mots, des regards, des sourires, des offrandes. «Mon matériau, ce sont les êtres humains. Je les aime comme le charpentier aime le bois», disait-il encore.

La dernière scène de Et la Vie continue touche au sublime dans sa simplicité. Par lassitude, par indifférence, l’automobiliste ignore un auto-stoppeur. Plus loin sur la route, il cale. Lors d’un long plan-séquence, on voit arriver l’auto-stoppeur. Celui-ci aide à pousser la voiture et poursuit sa route. La R5 revient, réussit à vaincre la déclivité de la pente. Cette fois-ci, elle s’arrête pour prendre l’auto-stoppeur. Le voyage plein de détours forcés, de haltes et de marches arrière est une métaphore de l’Iran en devenir. Cette scène où deux étrangers finissent par faire un bout de route ensemble figure parfaitement la solidarité dont la survie du monde dépend.

Les fruits de l’arbre

Après Au travers des oliviers, dont le dernier plan de vent dans les feuillages relève de l’épiphanie, Abbas Kiarostami remporte la Palme d’or à Cannes en 1997 avec Le Goût de la Cerise, une bouleversante balade crépusculaire: désireux de mourir, un homme a déjà creusé sa tombe. Il aborde trois inconnus dans les faubourgs de Téhéran pour leur demander de venir au matin suivant s’assurer qu’il est mort au fond de son trou et y jeter vingt pelletées de terre. Ou alors, de lui tendre la main pour le ramener du côté des vivants…

Il a été reproché à Kiarostami de composer avec le régime des mollahs, de n’avoir jamais choisi les voies de l’exil. Cet homme d’une irréprochable élégance évitait toute prise de position politique et répondait: «Si vous prenez un arbre enraciné dans la terre et le replantez en un autre endroit, l’arbre ne produira plus de fruits; et s’il le fait, le fruit ne sera pas aussi bon que s’il était dans son endroit originel. C’est une règle de la nature. Je pense que si j’avais fui mon pays, je ressemblerais à cet arbre».

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Les voies de l’exil

Vivant à Téhéran, voyageant à travers le monde, le cinéaste se dirige vers une forme de minimalisme, comme en témoignent Le Vent nous emportera, un poème hermétique et limpide sur la vie et la mort, ou Ten, une nouvelle histoire filmée depuis le siège du conducteur, abolissant la mise en scène pour dessiner en dix chapitres un portrait de la société iranienne.

En 2009, au plus fort de la répression qui suivit la réélection contestée d’Ahmadinejad et alors que le cinéaste Jafar Panahi est emprisonné, Abbas Kiarostami émet des doutes sur la possibilité de travailler dans son pays. Il tourne Copie conforme en Toscane, une dérive sur les routes italiennes, gâchée par le cabotinage horripilant de Juliette Binoche, puis, en 2012, au Japon, Like Someone in Love, fascinant panachage de réalité japonaise et d’art kiarostamien avec de longs déplacements, des personnages hors champ n’existant que par la voix et de fascinants jeux de reflets. A Cannes, il expliquait: «Je pense que les reflets sont l’exact contraire des informations creuses et superflues que l’on peut donner au spectateur. On le gave d’informations excessives. J’ai l’impression que la réalité est trop évidente. On ne devrait pas l’aborder de manière aussi frontale. Vous savez, il est impossible de regarder le soleil. Vous devez regarder les ombres pour connaître le soleil. Je pense que filmer les reflets, c’est vraiment la meilleure façon de voir la face cachée des choses. Voir ce qu’il reste d’elles. On éprouve la sérénité de regarder sans être vu.»

Le bout du chemin

Il se refusait à donner des cours, car «la technique peut être enseignée, pas l’art. Tout ce qu’on apprend dans une école de cinéma doit être oublié le premier jour de tournage. Le problème, c’est que les jeunes cinéastes veulent investir toutes leurs connaissances dans leur première œuvre. Puis 80% d’entre eux s’arrêtent car ils ont peur».

Ces dernières années, Kiarostami s’était tourné vers la photo, «un art plus solitaire, plus indépendant». Il travaillait sur un projet de film en Chine lorsqu’il est décédé à Paris des suites d’un cancer. La semaine passée, l’Académie des Oscars, désireuse de sortir de son américano-centrisme blanc et chenu pensait à lui pour diversifier ses membres. En 2002, les Etats-Unis avaient refusé au cinéaste un visa pour se rendre au festival de New York.

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