Cinéma

Abbas Kiarostami, grand imagier de la poésie persane

Il a révélé au monde la splendeur du cinéma iranien et la culture raffinée d’un pays dont l’Occident a une vision caricaturale. Il présente «Like Someone in Love» et ses photographies à Lausanne. Rencontre

Des paysages d’or et d’ocre mêlés. Une voiture qui roule indéfiniment. Des plans-séquences lents et superbes, des panoramiques qui font sentir l’immensité du monde et la fragilité de la créature humaine.

L’esthétique et la grammaire du cinéma d’Abbas Kiarostami sont reconnaissables entre toutes. Ces road movies qui roulent au pas empruntent leur langage à des poètes persans classiques (Omar Khayyam) ou contemporains, trouvent un point d’équilibre miraculeux entre l’intime et l’universel.

Humaniste cherchant à «approcher les rêves humains», Kiarostami exprime les convulsions de la société iranienne à travers des métaphores ou en filmant des enfants, notamment dans sa trilogie située dans la région du tremblement de terre d’avril 1990 – Où est la maison de mon ami?, Et la vie continue, Au travers des oliviers. Il confine à l’abstraction avec Five qui est constitué de cinq longues prises de vue sur la nature.

Il apprécie la mise en abyme, cette figure récurrente du cinéma iranien, révèle l’envers du décor – non pour faire le malin, mais pour affirmer la toute-puissance de la création artistique et par-delà de la vie. Comme à la fin du Goût de la cerise, cette bouleversante balade crépusculaire.

M. Baadi veut mourir. Il a déjà creusé sa tombe, sur la colline. Dans les faubourgs de Téhéran, il propose de l’argent à trois hommes pour venir sur sa tombe le matin suivant s’assurer de son trépas, lui tendre la main pour le ramener parmi les vivants ou, le cas échéant, jeter vingt pelletées de terre sur son corps.

Cinéaste du doute, héritier d’une tradition millénaire, Kiarostami a séduit l’Occident. Pour Scorsese, il représente «le niveau le plus élevé de l’art dans le cinéma». Il est le meilleur réalisateur non américain dans un classement établi par The Guardian

Après la révolution de 1979, Abbas Kiarostami a choisi de rester en Iran. Il expliquait sa décision par une métaphore: «Si vous prenez un arbre qui est enraciné dans la terre et si vous le replantez en un autre endroit, l’arbre ne produira plus de fruits, et s’il le fait, le fruit ne sera pas aussi bon que s’il était dans son endroit originel. C’est une règle de la nature. Je pense que si j’avais fui mon pays, je ressemblerais à cet arbre.» Aujourd’hui, l’arbre est bel et bien déraciné.

L’élection présidentielle de 2009, la réélection contestée d’Ahmadinejad ont provoqué des manifestations. La répression qui a suivi a étouffé le merveilleux cinéma iranien. Jafar Panahi est emprisonné et Abbas Kiarostami a choisi de partir.

Certes, ses films étaient déjà coproduits avec des capitaux occidentaux et Copie conforme tourné en Toscane. Aujourd’hui, le maître est parti très loin: c’est à Tokyo qu’il a réalisé Like Someone in Love, fascinant fruit hors sol, intrinsèquement japonais et purement kiarostamien avec ses jeux de transparence, ses personnages hors champ qui n’existent que par la voix, ses longs déplacements motorisés…

Dans un bar, une étudiante qui se prostitue reçoit l’appel d’un client. Un vieux monsieur méticuleux qui cherche moins l’assouvissement sexuel que la compagnie. Mais l’étudiante a un petit ami jaloux. Le client se fait alors passer pour le grand-père de la belle.

Like Someone in Love était présenté à Cannes en compétition officielle. Et c’est sur la Croisette qu’Abbas Kiarostami, en soie et lunettes noires, nous a reçus.

Samedi Culturel: Pourquoi avez-vous tourné ce film au Japon?

Abbas Kiarostami: Je ne dirais pas que c’était intentionnel, plutôt lié aux circonstances. Travailler en Iran est devenu une épreuve. Nous avons le choix entre accepter les contraintes et les difficultés de travailler à l’étranger ou affronter les tracas dans notre pays. Pour l’instant, j’ai décidé d’aller à l’extérieur.

Qu’avez-vous appris au Japon?

Je ne dirais pas que j’ai appris quelque chose, mais j’ai trouvé des réponses aux questions profondes que je me posais: peut-on travailler dans un endroit dont on ignore la culture, avec des gens dont on ne parle pas la langue? Est-il possible de faire un film qui révèle les points communs au-delà des différences?

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au Japon?

Je crois que ce qui m’a le plus surpris, c’est combien ces gens travaillent dur. J’étais vraiment très impressionné. Le tsunami a frappé le Japon trois semaines avant le début du tournage. Vu l’envergure de la catastrophe, je me suis dit que mon film japonais n’existerait jamais. Mais quelques mois plus tard, j’ai été invité à retourner au Japon pour commencer le tournage. Je n’arrivais pas à croire à l’incroyable travail accompli pour reconstruire le pays, effacer toutes les traces de la catastrophe, revenir à la vie. Pour moi, cela représente le plus haut niveau de la responsabilité et de la vigueur. On raconte à ce propos une histoire. Un prophète va voir Dieu et lui dit: «Un tsunami arrive.» Dieu demande: «Où?» Le prophète cite un pays. Dieu dit: «Non, non, non, pas là.» «Où alors?» «Laisse-moi réfléchir. Envoyons-le sur le Japon». «Pourquoi le Japon?» demande le prophète? Dieu: «Parce que les Japonais sont les seuls à savoir affronter un tsunami»…

Avez-vous souffert de la solitude au Japon?

Beaucoup. J’ai une amie, qui a été l’assistante de Kurosawa pendant quarante ans. Elle est venue me rendre visite au Japon. Elle m’a demandé: «Comment vas-tu?» Avant que je puisse parler, elle a dit: «Ne réponds pas, je sais comment tu te sens. Car quand Kurosawa filmait Dersou Ouzala en Russie, il pleurait tous les soirs.» Je lui ai dit que je ne pleurais pas tous les soirs, mais souvent.

Comment s’organise le lien entre l’intellect et l’émotion dans vos films…

Je pourrais en parler pendant des heures, mais nous n’avons pas le temps. En quelques mots, je pense qu’on ne peut pas définir un caractère, ou une situation, comme étant intellectuel ou émotionnel. La combinaison des deux est présente à chaque instant, dans tous les personnages. Cela n’aurait aucun sens de coller des étiquettes «intellectuel» ou «émotionnel». Lorsqu’on s’immerge dans une relation, il est très difficile de définir une frontière entre les deux registres.

Quel sens attribuer aux reflets sur lesquels vous travaillez beaucoup dans Like Someone in Love?

Je pense que les reflets sont l’exact contraire des informations creuses et superflues que l’on peut donner au spectateur. On le gave d’informations excessives. J’ai l’impression que la réalité est trop évidente. On ne devrait pas l’aborder de manière aussi frontale. Vous savez, il est impossible de regarder le soleil. Vous devez regarder les ombres pour connaître le soleil. Je pense que filmer les reflets, c’est vraiment la meilleure façon de voir la face cachée des choses. Voir ce qu’il reste d’elles. On éprouve la sérénité de regarder sans être vu.

Dans vos films récents, on a l’impression que vous vous éloignez de la teneur documentaire pour vous engager plus avant dans la fiction?

Je ne dirais pas ça. J’ai l’impression, lorsque je fais de la fiction, d’observer les règles du documentaire. Je veux vraiment que mes personnages soient crédibles.

Quels sont les aspects de la création cinématographique que vous préférez?

Le côté enfantin. Tout ceci n’est qu’un jeu. Tout ce que vous faites, c’est vous servir de votre imagination. Vous prenez une personne, vous lui donnez un autre nom, une autre profession. Vous lui dites: «Voici ta maison, ta femme, ta fille…» Travailler est toujours un plaisir, un amusement. Les difficultés commencent lorsque l’on juge votre œuvre. Là, c’est une autre histoire. Le jeu devient sérieux.

Enseignez-vous le cinéma?

Non. Je participe à des ateliers dans le monde entier. Je travaille avec les gens. Le cinéma ne peut pas être appris ou enseigné. Des trucs techniques peuvent être enseignés, mais pas l’art. Les écoles de cinéma peuvent être utiles si elles expliquent aux étudiants que tout ce qu’ils ont appris doit être oublié le jour où ils commencent à travailler. Le problème, c’est qu’ils veulent appliquer toutes leurs connaissances dans leur premier film, et c’est désastreux. J’ai vu des chiffres selon lesquels 80% des élèves sortis des écoles de cinéma arrêtent très rapidement de faire des films, car ils ont peur. Par chance, je n’ai pas fait d’école de cinéma; j’ai étudié les Beaux-Arts. Mais je n’ai jamais fait de peinture. J’avais trop peur de peindre… Je voulais devenir peintre, l’école m’en a détourné. Aujourd’hui, je préfère la photographie au cinéma. C’est plus solitaire, plus indépendant. Je continue toutefois de faire du cinéma à mon rythme, un film tous les deux ans.

Présentation et avant-première de «Like Someone in Love» en présence d’Abbas Kiarostami. Lausanne. Cinéma Capitole.Mardi 4 septembre à 20h30, www.cinematheque.ch

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Abbas Kiarostami

«ous savez, il est impossible de regarder le soleil. ous devez regarder les ombres pour connaître le soleil»
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