«Ce film, raconte Abdellatif Kechiche, 47 ans, est une idée en réalité très ancienne, qui s'est transformée avec le temps. Comme j'ai longtemps attendu avant de pouvoir passer à la réalisation, j'ai eu le temps d'écrire plusieurs scénarios, dont certains ont abouti et d'autres non. La Graine et le Mulet a été écrit, et refusé un peu partout, avant même que mon premier long métrage ne soit tourné, et c'est pour cette raison que le personnage principal de La Faute à Voltaire annonce la sortie de ce film, qui n'existait alors que dans ma tête. Sauf que, à l'époque, j'envisageais vraiment, faute de moyens, de tourner le film sans financement, avec ma famille et mes amis, à Nice, la ville où j'ai grandi.»

- Faut-il en déduire que son sujet est autobiographique?

Abdellatif Kechiche: Pas du tout, c'est vraiment de la fiction.

- Votre cinéma obtient des acteurs, souvent non professionnels, quelque chose d'assez exceptionnel. Comment vous y prenez-vous?

- Ce que je cherche avec les acteurs est assez simple, ça s'appelle l'émotion, et si possible une émotion qui touche à une certaine vérité. C'est une alchimie qui se joue entre un cadre et un dialogue qui restent définis, la durée des séquences et la marge de liberté que peuvent naturellement prendre à tout moment les acteurs. Mais c'est aussi que j'ai l'impression de prendre des gens qui, même quand ils sont amateurs, ont a priori un don pour ça, une générosité. Et ce qu'on trouve avec eux, qu'on peut difficilement trouver avec des acteurs plus aguerris, c'est l'exaltation et la fièvre de la première fois.

- Votre passage à la réalisation est l'aboutissement d'un long parcours qui passe par la vie en cité, à Nice, puis par le métier d'acteur...

- Je n'aime pas beaucoup parler de ce qui a précédé ma carrière, qui est marquée par les difficultés et le racisme subis par un enfant d'immigrés. J'ai peur de tomber dans un récit dramatique qui irait à l'encontre de ce pourquoi je fais des films. J'ai d'ailleurs longtemps menti sur le sujet, en pensant que la seule manière de guérir, c'était de ne pas se souvenir.

- Le film, attendu depuis longtemps, a beaucoup tardé à être divulgué, et il semble que vous quittiez Pathé, qui devait produire vos deux prochains films. Pourquoi?

- Cela tient à des questions qui engagent des logiques parfois contradictoires entre un producteur et un auteur. Cela peut être la nature du casting, le respect du plan de travail ou la durée du film. Chacune de ces logiques est pourtant défendable, et chacun pense évidemment à ce qui est le mieux pour le film. Mais il arrive toujours un moment où elles s'affrontent, quitte à trouver finalement un compromis. Chaque film est une bataille, le plus important est de ne pas y perdre son âme.

- Vos longs métrages évoquent des personnages et des destins intimement liés à l'immigration maghrébine en France. Est-ce un engagement politique ou esthétique?

- Les deux. C'est d'abord parler d'un milieu que je connais intimement. Mais c'est aussi montrer ces personnages comme on ne les montre pas ordinairement, leur donner une véritable existence cinématographique à une époque où leur représentation devient, hélas, caricaturale. Mon prochain film se déroulera en tout cas au XVIIIe siècle en France, mais, allez savoir, peut-être que quelque chose de mon histoire m'échappera encore.