Cinéma

Abdellatif Kechiche, une question d’engagement

Cinq ans après «La Vie d’Adèle», le film qui lui a valu une Palme d’or mais aussi des accusations de harcèlement psychologique, le cinéaste franco-tunisien revient avec «Mektoub My Love: Canto Uno», film choral estival et enivrant

«Un engagement total qui est aussi le sien.» C’est ainsi, en septembre 2013, dans les colonnes de la revue So Film, que l’homme de théâtre Dominique Bluzet résumait la méthode Abdellatif Kechiche. En 1981, au Festival d’Avignon, les deux hommes avaient présenté L’Architecte et l’empereur d’Assyrie, de Fernando Arrabal, une pièce à deux personnages. Kechiche en était également le metteur en scène. «Sa force, c’est d’amener les acteurs très loin […]. Il ne faut pas travailler avec lui si on n’est pas dans cette dynamique-là», avançait Bluzet.

Après des débuts au théâtre, Kechiche est passé au cinéma, lui qui à 15 ans signait son premier scénario. Avec le succès que l’on sait: en 2005, son deuxième long-métrage, L’Esquive, lui a permis de remporter le César du meilleur film ainsi que celui du meilleur réalisateur. Trois ans plus tard, nouveau doublé avec La Graine et le mulet. Puis, en 2013, ce fut la consécration internationale: La Vie d’Adèle recevait la Palme d’or du Festival de Cannes. Une triple palme, même, puisque le jury présidé par Steven Spielberg y avait associé les actrices Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos. C’est alors que la mèche s’allumera.

Grand déballage

Cette méthode Kechiche consistant à pousser les acteurs dans leurs derniers retranchements deviendra source de polémique lorsque, dans une interview accordée à un site américain, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos reprocheront ouvertement au Franco-Tunisien d’être allé trop loin: scènes tournées jusqu’à cent fois, pression psychologique, caméra intrusive. Léa Seydoux parlera même de traquenard et de manipulation.

Pour Kechiche, comme pour Hitchcock ou Kubrick avant lui, seul compte le résultat final. S’il convient de pousser à bout ses comédiens afin qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes, il faut le faire, estime-t-il. Se posait alors un autre problème: La Vie d’Adèle racontant une passion homosexuelle, les actrices soulignaient, au-delà d’une pure pression psychologique, la difficulté de jouer, rejouer et rejouer encore des scènes de sexe devant l’équipe du film. Le cinéaste ne pardonnera pas ce grand déballage. Il dira à Télérama: «Selon moi, ce film ne devrait pas sortir, il a été trop sali. La Palme d’or n’a été qu’un bref instant de bonheur; ensuite, je me suis senti humilié, déshonoré, j’ai senti un rejet de ma personne, que je vis comme une malédiction.»

Film-fleuve

On est en 2018 et voici qu’après cinq d’absence Abdellatif Kechiche repart à l’assaut des écrans avec un nouveau film-fleuve. Mektoub My Love: Canto Uno dure près de trois heures et raconte le retour à Sète, le temps de l’été 1994, d’un jeune homme monté à Paris, aspirant scénariste rêvant de cinéma. Amin retrouve sa mère, qui travaille dans le restaurant familial, son cousin Tony, sa meilleure amie Ophélie. A la plage, avec Tony, il fait la connaissance de deux vacancières peu farouches, Charlotte et Céline. Son cousin est dragueur, lui est plus timide, en retrait. Il traversera d’ailleurs tout le film dans une position d’observateur passif. Amin, en plus de faire en quelque sorte le lien entre le spectateur et le film, est aussi l’alter ego de Kechiche.

Comme une réponse du berger à la bergère, le réalisateur ouvre son sixième long-métrage sur une longue scène de sexe. Problème, elle est aussi inutile narrativement que peu intéressante esthétiquement, là où La Vie d’Adèle proposait une approche sculpturale des corps. On craint alors le pire. Mais le film se met gentiment en place, alterne longues séquences de groupe et moments plus intimes à deux personnages, le tout souvent filmé dans la durée, parfois en plan-séquence, avant de brutales ellipses.

Librement adapté du roman de François Bégaudeau La Blessure la vraie, dont on ne retrouve plus quelques profils et intentions, Mektoub My Love: Canto Uno ne raconte pas grand-chose. Un été, des amis, la famille, un jeu de séduction, des chassés-croisés amoureux: ce n’est pas tant ce que le film met en place que la façon dont il le fait qui, finalement, impressionne. Il y a là quelque chose de vivant, un souffle, un vrai amour du médium cinéma et de sa faculté à être bigger than life.

Regarder, ne pas toucher

Mektoub My Love: Canto Uno est un film de troupe, de bande. Certains ne manqueront pas de fustiger la manière dont Abdellatif Kechiche filme les filles – parfois – à hauteur de fesses. Mais son regard est dans le fond celui d’Amin, ce jeune homme qui regarde et se cherche – à l’aune de #MeToo, Amin rappelle ce que Stephan Eicher chantait jadis dans Les Filles du Limmatquai: «Regarder, ne pas toucher.»

Il y a dans ce personnage une pudeur, une retenue, à l’inverse du volcanique Tony, qui se réclame à la fois de Tony Montana (Al Pacino dans Scarface) et d’Aldo Maccione. Dans une émouvante séquence tendant vers le documentaire, le jeune homme attend seul, appareil photo en main, qu’une brebis mette bas. Ailleurs, Kechiche se fait chorégraphe en utilisant une bande son disco-pop pour surligner les émotions. Dans la retenue comme dans l’emphase, son sens de la mise en scène sidère.

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Profondément enivrant

Mektoub My Love est sous-titré Canto Uno parce qu’il y aura un deuxième chant, déjà tourné. Fasciné par La Comédie humaine de Balzac, Kechiche avoue vouloir réaliser dix autres films; Amin deviendrait ainsi son Antoine Doinel. On a furieusement envie de voir la suite. Parce que le film, malgré quelques petites baisses de rythme, a quelque chose de profondément enivrant, pour peu qu’on accepte de lâcher prise et d’être dans une position d’attente. Mais aussi parce qu’après l’insouciance propre au milieu des années 90, faire évoluer ces personnages dans le temps permettrait – on l’espère – de politiser le propos, d’évoquer notamment comment la communauté arabe subira les dommages collatéraux consécutifs aux attentats du 11 septembre 2001.

Ce Canto Uno s’ouvre d’ailleurs sur une double citation de la Bible et du Coran, comme pour souligner que l’altérité est un concept qui n’existe que dans la tête des gens. Le cinéma d’Abdellatif Kechiche a quelque chose de profondément humaniste, incarné ici par de jeunes comédiens magnifiques. Et pour l’heure, aucun d’entre eux ne s’est épanché sur un tournage difficile.


Mektoub My Love: Canto Uno, d’Abdellatif Kechiche (France, Italie, 2017), avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Lou Luttiau, Alexia Chardard, 2h54.

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