L’attribution de ce 118e Nobel de littérature sera l’occasion, dans le domaine francophone, de faire émerger, traduire et mieux connaître l’œuvre du Tanzanien Abdulrazak Gurnah, une œuvre sans compromis qui n’a cessé d’explorer les effets du colonialisme et le choc des cultures.

Si trois de ses romans avaient été traduits, ils sont aujourd’hui épuisés. Paradise (Paradis, Le Serpent à plumes puis Denoël, en 1997 et 1999), By the Sea (Près de la mer, Galaade en 2006) et Desertion (Adieu Zanzibar, Galaade, 2009) n’étaient pas parvenus à imposer Gurnah comme un auteur incontournable en francophonie. Il rejoint le nombre scandaleusement restreint des Nobel de littérature nés en Afrique: Naguib Mahfouz, Nadine Gordimer, ou JM Coetzee, trois Blancs et un seul Nobel de littérature noir: Wole Soyinka, en 1986. Même si certains considèrent que Camus et Claude Simon sont, eux aussi, nés sur le continent africain, à savoir en Algérie et à Madagascar, cela ne change rien au décompte forcément décevant… L’Académie suédoise tente donc d’atténuer ce retard symbolique (s’ouvrir au monde et s’émanciper d’une vision trop masculine et eurocentrée, tel était le vœu formulé par le comité en 2019).

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Swahili et arabe

Né en 1948, le Nobel 2021 a grandi sur l’île de Zanzibar, dans l’océan Indien, une île cosmopolite qui a connu de nombreuses périodes de domination: portugaise, indienne, arabe, allemande, puis britannique… La culture dans laquelle a baigné Abdulrazak Gurnah était riche, les mots swahilis côtoyaient l’arabe, le hindi ou l’allemand. Une culture «globale» avant la lettre, que l’on retrouve dans son œuvre.

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Mais en 1963, Zanzibar, à peine libérée de l’Empire britannique, est plongée dans une révolution sanglante. Les citoyens d’origine arabe sont persécutés et massacrés. Abdulrazak Gurnah appartient à cette minorité, il est contraint de fuir à l’âge de 18 ans et se réfugie en Angleterre. Il ne pourra retourner dans son pays de naissance qu’en 1984, peu de temps avant la mort de son père.

Racisme et colonisation

En Angleterre, il fait une carrière universitaire, devient professeur d’anglais et de littérature postcoloniale à l’Université du Kent, se spécialise dans l’étude des auteurs Wole Soyinka, Ngũgĩ wa Thiong’o ou Salman Rushdie.

Surtout, il commence à écrire à 21 ans. Toute son œuvre, depuis, est parcourue par le thème des migrations, du racisme et de la colonisation. Parmi ses inspirations, il cite les contes des Mille et Une Nuits et la poésie perse, Shakespeare et V. S. Naipaul. Il a publié depuis dix romans et des nouvelles.

On n’en a jamais fini de revisiter sa mémoire. Sans elle, pas de présent ni de futur possible. Chez Gurnah, cette mémoire est faite d’arrachements. Desertion en 2005 (Adieu Zanzibar) entremêlait trois histoires et autant de points de vue, pour évoquer les colons anglais quittant l’Afrique sans se soucier du chaos qu’ils avaient créé, mais aussi la nouvelle génération de Tanzaniens désertant leur pays pour tenter leur chance à l’étranger.

Son dernier livre publié en anglais, l’an passé, Afterlives, raconte, au début du XXe siècle, en Tanzanie toujours, l’histoire de Hamza, un garçon qui rejoint les troupes coloniales allemandes. Contraint de lutter contre les siens, traité comme un esclave, Hamza retournera après cinq ans de guerre dans son village, qui lui est devenu étranger.

Identités déchirées

Inventifs, jouant avec les conventions, évitant toute nostalgie pour les périodes précoloniales, tout sentimentalisme aussi, les livres d’Abdulrazak Gurnah parviennent à restituer la complexité et les paradoxes des identités déchirées, en perpétuelle migration entre les langues, les continents, entre le passé et le présent. Mais les héros de Gurnah se reconstruisent patiemment, notamment par des relations amoureuses, et en regardant l’Histoire en face.

Chaque destin en contient beaucoup d’autres, montre l’auteur, ainsi dans son roman Desertion, il écrit: «Il y a un «je» dans cette histoire, mais ce n’est pas une histoire sur moi. C’est une histoire sur nous tous […]. Ce dont il est question c’est comment une histoire en contient plusieurs, comment elles ne nous appartiennent pas mais font partie des courants aléatoires du temps où nous vivons et comment les histoires nous capturent et nous entraînent pour toujours.»