La légende le veut au choix drogué, alcoolique ou tuberculeux, réalisant des films bruts dans un état second. En fait, Abel Ferrara cultive son image d’artiste maudit et ingérable. Son apparence négligée, grande tête sur petit corps voûté, nez de boxeur et sourire édenté, n’est pas de nature à rassurer. Et les temps sont durs pour ce cinéaste rock’n’roll, dont les films récents ne sortent plus. C’est pourtant en grande forme que l’auteur de Bad Lieutenant est apparu à Locarno, gratifiant la Piazza d’un petit concert vendredi soir avant de se prêter de bonne grâce à une rencontre avec le public le lendemain.

Scepticisme amusé

Il faut dire que l’hommage locarnais (Léopard d’honneur) prélude à un grand retour à la prochaine Mostra de Venise. Introduit par Olivier Père comme l’un de ses cinéastes favoris, puis questionné par Jean-François Rauger de La Cinémathèque française, Ferrara a pour une fois dérogé à son principe de réponses évasives, non sans un scepticisme amusé. De ses débuts dans le cinéma dit «d’exploitation», porno ou gore, à la fin des années 1970, il rappelle que c’était là la seule possibilité de débuter pour un jeune issu de classe ouvrière comme lui. Quant à ses années hollywoodiennes, il les résume ainsi: «En quatre ans, je suis devenu millionnaire, accro à la drogue et au sexe. Un jour, je me suis dit que je ferais mieux de retourner chez maman.» Entendez par là New York et le quartier de Little Italy, où il vit à encore aujourd’hui, après une parenthèse italienne.

Si celui qui fut le plus important cinéaste américain des années 1990 a connu une éclipse par la suite, il s’agirait surtout d’un tarissement des sources de financement. D’une violence rare quand il parle d’Hollywood et de ses producteurs, il cultive par ailleurs un «nous» plus modeste que royal, s’incluant dans une équipe de collaborateurs fidèles. L’avenir, vers lequel il reste tourné, passe selon lui par Internet. C’est grâce à la Toile qu’on verra un jour ses documentaires (sur le fameux Chelsea Hotel, Naples ou sa propre rue, Mulberry Street) et ses prochains films. «L’essentiel est de les faire.» Et même si son vieux complice, le scénariste Nicholas St-John, a quitté le navire après The Funeral, Ferrara n’est pas à court d’idées. Après sa version de la fin du monde (4:44), il songe à présent à un film sur les rêves. «Ce qui n’est de loin pas aussi facile que Fellini le prétend.»