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A’salfo, leader de Magic System, a choisi de délocaliser une partie du Femua 2018 à Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire.
© Paolo Woods

Reportage

A Abidjan, dans le cœur palpitant de l’afro-pop

Le FEMUA est un des principaux festivals de musique en Afrique. Créé par le leader du groupe Magic System, A’salfo, il parie sur les nouvelles cultures pour donner à la jeunesse des raisons de rester. Reportage

Mariam Konaté n’est plus qu’un sanglot. Des années que la jeune Abidjanaise d’origine malienne attendait cela: un concert de son héros Sidiki Diabaté près de chez elle: «Avant même qu’il ne soit connu, je l’ai aimé. Je ne sais pas pourquoi. Je suis sa plus grande fan.» Il est 6h30 du matin, Abidjan ne s’est pas encore couchée. Les marchands ambulants de café chaud croisent ceux de bière glacée. Sur la pelouse humide de l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS), Sidiki Diabaté vient de quitter la scène immense. Deux studios de télévision établis dans les coulisses exigent de lui une réaction à chaud, des commentaires d’après-match: «Le public d’Abidjan est bouillant comme la braise.»

Le crépitement des flashs accélère l’aube naissante. Sidiki, petit corps félin, est protégé par un bataillon entier de gendarmes et de militaires. Mais Mariam Konaté parvient à se faufiler. Elle ne doute de rien. Sidiki la voit fondre sur elle, il écarte les gardes du corps, la serre une seconde dans ses bras harassés et disparaît dans une berline noire. Plus rien d’autre, à cet instant, n’a d’importance.

Modèle d’intégration

Le Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua), qui s’est achevé dimanche dernier, n’est pas seulement un des festivals les plus importants d’Afrique, un modèle d’intégration culturelle dans une des mégalopoles qui donnent le ton de l’industrie musicale sur le continent, mais aussi un observatoire privilégié de l’afro-pop. Afro-pop? Un terme fourre-tout qui annonce la fin de l’étiquette «world music» chargée de connotations postcoloniales, le déplacement des studios et des productions vers le Sud et une nouvelle forme, libérale, de panafricanisme.

Depuis les indépendances, Abidjan a toujours été une plaque tournante des musiques populaires pour l’Afrique occidentale. Ces derniers mois, l’ouverture d’antennes de Sony Music et d’Universal entérine le rôle retrouvé de la cité ivoirienne mais plus que cela: elle témoigne d’un changement de paradigme. C’est depuis l’Afrique que la création africaine veut désormais s’exporter. Toutes les filières professionnelles doivent donc se renforcer et le Femua participe aussi du mouvement.

Sur la 10e édition du FEMUA: Les leçons du plus grand bal poussière africain

Présoirée du festival, jeudi 19 avril. Au pied du pont à péage, sur le bord de la lagune, un énorme chapiteau blanc a été érigé. Le tapis rouge s’étend à partir des portiques de sécurité, devant les voitures de luxe en exposition et les hôtesses vêtues de wax. Les beautiful people se font photographier sous les rangées de spots – telle star du rythme coupé-décalé, tel animateur de télévision, le ministre de la culture. Le bar est ouvert et le champagne ne manque pas. La soirée du sponsor MTN – un opérateur sud-africain de téléphonie mobile – est si prisée que les cartons d’invitation se distribuent par code QR via le portable et la localisation de l’événement s’obtient au dernier moment.

Du foot à Macron

Arrivé tardif, A’salfo traverse la salle au pas de course et s’assied sur un canapé face à la scène, à côté du ministre. Sur les écrans géants, on diffuse un clip vieux de vingt ans où il chante «Premier Gaou». A’salfo est non seulement le patron incontesté du Femua, il est aussi le leader du groupe Magic System. Avec ce tube, mais aussi «Magic in the Air», un hymne de la Coupe du monde de football en 2014, Magic System est devenu un phénomène dans son pays, sur le continent, mais aussi en Europe où l’orchestre jouait, par exemple, au pied de la Pyramide du Louvre après la victoire d’Emmanuel Macron lors de l’élection présidentielle française.

Ils auraient pu aisément se contenter de capitaliser sur ces triomphes de bal populaire, mais les membres de Magic System sont originaires d’un quartier défavorisé d’Abidjan, Anoumabo, où ils ont décidé il y a un peu plus de dix ans de créer un festival. «Au départ, explique A’salfo, personne ne croyait que l’on puisse attirer des vedettes de la musique, des sponsors privés, des journalistes du monde entier dans cette zone.» Autodidacte doté d’un sens politique sidérant, A’salfo a tenu bon. Il a réussi à convaincre les investisseurs – un géant économique panafricain comme MTN plutôt que des institutions européennes, cela fait partie de l’idée – et la mort de l’icône de la musique congolaise Papa Wemba, sur la scène du FEMUA en 2016, a ébranlé le festival sans le menacer.

Rester au pays

Au contraire, cette année, pour sa onzième édition, le Femua a pris ses aises. Il a quitté pour la première fois l’artère étriquée d’Anoumabo, où les problèmes de sécurité devenaient patents, et rejoint le complexe de l’INJS, son stade à ciel ouvert et ses préfabriqués. Outre les concerts et le festival pour enfants Femua Kids, qui , lui, se tient encore à Anoumabo, la manifestation organisait un cycle de conférences et d’initiatives autour de l’émigration clandestine des jeunes africains. «Le début de ma vie n’a pas été facile, explique A’salfo, mais je n’ai jamais songé à quitter mon pays. Il est de ma responsabilité de donner aussi aux jeunes des raisons de rester.»

Face aux représentants de l’Unicef, de l’OIM et à des journalistes de toute l’Afrique de l’Ouest que le Femua invite, des acteurs de la société civile ont tour à tour pris la parole pour évoquer leur expérience propre, comme cet entrepreneur sénégalais trentenaire qui se lève soudain et parle de l’orgueil blessé des jeunesses africaines pour lesquelles l’image des migrants esclavagisés est un cauchemar obsédant: «Je suis fier d’être Africain, c’est cela que je veux dire, nous ne voulons pas tous fuir, nous voulons construire ici!»

Sur la scène du Femua, entre les prestations des musiciens, des comédiens viennent même aborder la question avec un humour acide: «On a appris à nos enfants que tous les chemins mènent à Rome, c’est pour cela qu’ils se retrouvent en panne dans le désert libyen!» Comme chaque année, les plus gros interprètes du coupé-décalé ou du zouglou ivoiriens ont été conviés, mais aussi des artistes de tout le continent, quelques stars françaises d’origine africaine comme le rappeur Soprano devant lequel une foule de 20 000 spectateurs reprenaient les refrains et puis, surtout, les nouveaux maîtres de l’afro-pop.

Cette année, en tête d’affiche du vendredi, Sidiki Diabaté a débuté son concert vers 5h du matin; le fils du joueur de kora malien Toumani Diabaté, qu’on a vu notamment dans le projet Lamomali de -M –, compose pour des rappeurs depuis son adolescence. Sa musique prend autant aux griots électriques de Bamako qu’à l’afrotrap nigériane. Il remplit des stades en Afrique et ses couplets en bambara sont récités par des publics qui ne parlent pas cette langue.

Rôle décentralisateur

Même sensation de voir émerger en direct les nouveaux marchés du panafricanisme culturel, face à la diva Yemi Alade, qui chantait dans la nuit de samedi. Elle aussi s’entoure de danseurs qui mêlent la geste des films de karaté au krump californien et aux traditions urbanisées d’Afrique occidentale; elle aussi voit ses chansons en anglais et même en argot de Lagos reproduites par une foule ivoirienne qui parle essentiellement le français. Entre Yemi Alade et Sidiki Diabaté, deux autres points communs: ils ont commencé par développer leur public à domicile puis dans les pays limitrophes avant de songer à conquérir l’Europe ou les Etats-Unis et ils n’ignorent pas que les musiques électroniques africaines sont littéralement pillées par la plupart des rappeurs français (Maître Gims, Black M, MHD ou même Booba).

Les jeunesses européennes dansent aujourd’hui sur les mêmes musiques que les jeunesses de Johannesburg, de Lagos ou d’Abidjan, des musiques produites en Afrique, et le complexe de supériorité n’est plus forcément là où l’on croit. Dans ce renversement des catégories anciennes et des idées fixes, le Femua joue aussi son rôle décentralisateur. Le festival organise une troisième nuit de musique dans une ville de province, avec toujours à l’idée de ne pas concentrer toute l’attention sur la capitale économique de la Côte d’Ivoire; cette année, dans la quatrième ville du pays, Korhogo.

«Nous sommes le futur»

A son atterrissage dans la cité de terre rousse, A’salfo est accueilli par une délégation d’officiels et un orchestre de balafons traditionnel. Il est ensuite baladé d’une visite d’école à la résidence du préfet où le maître des lieux fait sieste puis à un dîner chez un député. Sur la place de la mairie, devant un public gigantesque dont une partie se partage entre les maquis provisoires et les rangées de scooters qui servent de fauteuils d’orchestre, l’orchestre Magic System donne son concert de clôture. «C’est tellement important pour nous que le Femua vienne ici, on se sent souvent loin de tout», crie cette jeune femme qui sirote une bière en chantonnant Magic in the Air. Dans cette ville qui est aussi le fief du premier ministre et le lieu où, à l’issue de la crise politico-militaire ivoirienne, le président Laurent Gbagbo avait été assigné à résidence en 2011, les nuits dépassent l’aube.

C’est un pays fragile qui se reconstruit à grand pas et qui, contrairement au Nigeria, bien plus riche, ne voit pas une large partie de sa jeunesse prendre les filières de l’émigration illégale. Il y a tout à faire en Côte d’Ivoire et, dans l’industrie culturelle, le Femua apparaît comme l’exemple même de ce qu’il faut tenter. L’afro-pop qui pense région plutôt que pays, qui participe du développement de l’économie locale et de la professionnalisation du secteur artistique, n’est pas aussi anecdotique qu’on pourrait le croire. Elle change l’image. Sur la scène, Sidiki Diabaté l’a crié: «On ne nous parle que des guerres et des famines. Nous ne sommes pas que cela. Nous sommes le futur.»

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