Difficile de reprocher au réalisateur Martin Witz d'avoir écarté de son film les débats sur la Migros actuelle ou sur sa guerre commerciale avec Coop: en s'ouvrant et en se fermant, comme Citizen Kane d'Orson Welles, sur la mort de Gottlieb Duttweiler en juin 1962, les 90minutes de Dutti - Monsieur Migros débordent déjà de partout. C'est que Duttweiler fut le créateur de la Migros en 1925, l'initiateur des copies d'articles de marque dès 1931, le fondateur d'Hotelplan («Des vacances pour tous») en 1935, élu à Berne dès 1935 aussi et sous la bannière de l'Alliance nationale des indépendants, son propre parti, l'inventeur de l'Ecole-Club Migros en 1944, etc. C'est aussi que, par-dessus tout, Duttweiler a fait filmer et enregistrer tous ses hauts faits.

De la jungle de ces images et de ses sons glorificateurs, Martin Witz signe un film qui n'échappe pas complètement à l'hagiographie. Comment aurait-il pu en être autrement? Trop modeste pour taquiner le géant Dutti, son ouvrage peine à prendre ses distances.

Spectacle fascinant, en vérité, d'un documentaire et de son auteur, qui se font phagocyter par leur sujet. Et tandis que la voix de Dutti rêve tout haut («Les femmes ont les mêmes problèmes dans tous les cantons!», etc.), un fourmillement d'images, montées serré, ne parvient pas à créer du contrepoint. Abondance de biens nuit. Duttweiler lui-même s'en était aperçu: à la fin de sa vie, dans la partie la plus touchante du film, il craignait d'avoir perdu son âme dans la postérité. Un demi-siècle plus tard, le premier film à sa gloire connaît le même écueil. Fascinant.

Dutti - Monsieur Migros (Dutti der Riese), documentaire de Martin Witz (Suisse 2007). 1h34.