Danse

Abou Lagraa, chorégraphe: «Je ne fais que ça: casser des murs»

La danse, il la voit sensuelle, multiculturelle, décomplexée. Rencontre avec Abou Lagraa, chorégraphe français derrière le nouveau spectacle du Ballet du Grand Théâtre, «Wahada», à découvrir de mardi à dimanche

C’est une houle gracieuse, hypnotisante. De longues jupes plissées, bleues ou dorées, prennent vie sur scène, ondulent au moindre rond de jambe. En découvrant les bustiers, brodés et plaqués sur la peau comme des écailles, on pense à un conte des Mille et Une Nuits version aquatique.

Jeudi à l’Opéra des Nations, les costumes viennent d’arriver et une vingtaine de danseurs paradent devant leur chorégraphe. Inspection et sifflets d’admiration. Abou Lagraa, veston et baskets rouge vif, est ravi du résultat. Jupe longue pour tout le monde? Rien d’étonnant venant de ce créatif intrépide, connu pour flouter les genres et casser les codes, vestimentaires et artistiques. Une philosophie qu’il a voulu insuffler aux 22 danseurs du Ballet du Grand Théâtre… et au génie de Mozart.

A la demande de Philippe Cohen, directeur de la compagnie, ce Franco-Algérien a chorégraphié la Messe en ut mineur du compositeur, monument de la musique sacrée. En résulte Wahada, «promesse» en arabe, une création empreinte de sensualité et d’universalité. Rencontre avec celui qui veut faire voyager Genève au-delà des frontières.

Le Temps: Chorégraphier la «Messe en ut mineur» de Mozart, un sacré défi?

Abou Lagraa: Colossal! Si j’ai accepté cette commande, c’est aussi parce que je me sentais assez mûr pour me mesurer à une pareille musique, aussi sublime qu’imposante. J’ai choisi la version du chef Nikolaus Harnoncourt pour la lumière qu’elle dégage, cette force qui semble partir de la terre pour aller vers le ciel. Avec mon épouse, qui m’assiste à la chorégraphie, nous l’avons longuement écoutée pour préparer la trame de la pièce.

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Que raconte Wahada?

L’histoire reste abstraite car la musique elle-même offrait déjà une dramaturgie. J’ai d’ailleurs conservé l’ordre des mouvements. Mais il m’apparaissait évident, en travaillant avec ces 22 danseurs originaires du monde entier, que je voulais parler de notre société, la richesse de ses mélanges ethniques et culturels. C’est un reflet de qui nous sommes, de notre évolution au sein d’un groupe, les rencontres mais aussi la solitude.

Vous parlez souvent de votre travail comme un mélange d’influences françaises et algériennes. L’hybridation vous tient-elle à cœur?

Contrairement à ce qu’on entend parfois, baigner dans une double culture est une chance. Mes parents étaient très ouverts et même si nous étions musulmans, ça ne les a pas empêchés de m’inscrire au catéchisme et de me faire lire la Torah! Depuis que je suis chorégraphe, je défends ces valeurs de tolérance et je conçois mon travail comme un mélange entre l’Orient et l’Occident. J’explore notamment le côté tactile de la culture algérienne, celle des hammams dans lesquels je me rendais petit, une sensualité dans le toucher, les regards, le travail des mains et du bassin, un abandon du corps.

Sensualité et grand-messe font donc bon ménage?

En 1786, Mozart l’avait promis à Dieu: si Constance, sa future femme alors malade, guérissait et qu’ils pouvaient se marier, il écrirait une messe. Ce qu’il a fait, même si celle-ci est restée inachevée. Il me semblait donc approprié d’aborder le thème du désir en travaillant sur des duos qui parlent d’amour, de sexualité, de toutes les sexualités. Mais toujours de manière poétique.

Comment avez-vous travaillé avec les danseurs du Grand Théâtre?

J’ai cherché à faire jaillir les personnalités, à repérer les forces, les fragilités de chacun. Et je leur ai demandé de danser en restant sobres et non maniérés, pour que le public puisse se reconnaître en l’un ou l’une d’entre eux. Pour ça, ils doivent se dévoiler. Je me souviens d’une répétition où je les ai fait travailler avec de l’eau. Entrer dans l’eau, c’est se mettre à nu et, ce jour-là, il y a eu énormément d’émotions dans le studio. Les façades se sont effondrées, jusqu’aux larmes, et j’ai su qu’on était arrivés au bout de notre travail. C’est aussi ça, la promesse de Wahada: celle de laisser quelque chose aux danseurs au moment de repartir.

Et au public aussi?

Oui, je cherche toujours à instaurer un dialogue avec lui. Je suis un chorégraphe contemporain et souvent ce mot me pose problème, parce que la danse contemporaine est considérée comme spéciale, voire incompréhensible. Alors que c’est l’opposé de ce que je fais! Je ne vis pas dans un monde fermé d’artistes qui se parlent à eux-mêmes, je propose une danse généreuse, des spectacles qui donnent quelque chose à voir. Ma femme et moi venons d’investir une chapelle du XVIIIe siècle réhabilitée à Annonay, où nous invitons des chorégraphes aux styles variés. Le public peut assister aux répétitions, et elles sont complètes jusqu’à fin décembre!

La danse reste-t-elle aujourd’hui trop cloisonnée?

A mon sens, oui. On range encore souvent le classique d’un côté et le contemporain de l’autre. Dommage que si peu de chorégraphes contemporains n’aient tenté l’hybridation, ce que le hip-hop a si bien réussi! Parfois, mes pairs regardent mon travail avec perplexité, mais je n’ai aucun complexe. Depuis que je suis chorégraphe, je ne fais que ça: construire des ponts, casser des murs. Et j’espère que mon discours en inspirera d’autres à faire de même.


Wahada, du 27 novembre au 2 décembre à l’Opéra des Nations. www.geneveopera.ch

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