L'exposition phare du Kunstmuseum de Berne est actuellement celle consacrée à Ferdinand Hodler - Une vision symboliste (jusqu'au 10 août). Elle draine les visiteurs, l'audioguide à l'oreille. Mais il y en a de plus discrètes et néanmoins intéressantes. Comme le réaccrochage de la collection, Intermezzo, organisé thématiquement. Une bonne idée. Ou cette paisible présentation d'œuvres de Suzan Frecon.

A fond de cale, le calme d'une salle aux huit peintures, plus une en introduction, et d'une autre aux 18 aquarelles sur papier; ce calme, est à leur convenance. L'art de cette Américaine, née en 1941, établie à New York, est hors temps. Comme une philosophie qui se pencherait sur des moments différents, lesquels s'épouseraient finalement au plus profond de la notion de durée. De ce grand écart infinitésimal, Suzan Frecon a extirpé des compositions abstraites bâties sur l'asymétrie. Elle a ramené des tons de terre rougeâtres du fond de grottes ornées de peintures préhistoriques. Elle a repris les lapis-lazuli qui ont fait l'intensité des ciels de Giotto. Avec ce gain: la traversée des époques a rendu ces coloris plus denses, plus lourds, plus étranges.

Form, color, illumination - la peinture de Suzan Frecon (titre de l'exposition) participe «autant de la rationalité que de l'intuition», indique un feuillet à la disposition du visiteur. Ce qui donne des compositions aux constructions bien régulées mais comme si elles l'avaient été par le hasard. Les figures restent harmoniques, cependant. Là est tout le doigté de Suzan Frecon.

Les formes qu'elle met en place rappellent des sections de labyrinthes dont les largeurs, les longueurs et leurs imbrications seraient variables. Ou bien ce sont des galbes arrondis comme un geste de graphie orientale. Avec agrandissement de la portion. Là où l'œil et la main testent une courbure. Et la répètent avec une autre accentuation. La comparaison se lit parfois en diptyque superposé.

L'artiste varie aussi l'éclat des couleurs, nuance avec du mat, l'oppose à du brillant, à des textures à l'encaustique. Et se montre attentive aux lignes de démarcation entre des tons souvent proches. Elle les sépare alors d'un léger bourrelet, par un affleurement de traces blanchâtres ou plus foncées qui soulignent le contour. Faites de grandes zones mais ne dissimulant pas tous les petits accidents qui s'y passent, les peintures de Suzan Frecon poussent à la gamberge.

Sous leur apparente innocence, elles font inexorablement ressentir le piège des flux qui lient macrocosme et microcosme. Et sous la placidité dont elles bercent le spectateur, celui-ci perçoit qu'il n'est jamais que peu de chose et peut très vite basculer d'une situation dans une autre. Mais ses dessins montrent qu'il suffit parfois d'un geste pour impulser une autre dynamique.

Suzan Frecon peinture - form, color, illumination. Kunstmuseum Bern (Hodlerstrasse 8-12, tél. 031/328 09 44, http://www.kunst museumbern.ch). Ma 10-21h, me-di 10-17h. Jusqu'au 28 sept.