Une bouteille de blanc, deux cannettes de Red Bull et une boîte de Supradyn trônent dans la loge de Laurent Flutsch. Il est 19h30. A quoi carbure le quadra jovial? Au sérieux: «Je n'arrive à m'amuser que si je le fais sérieusement, explique-t-il. D'ailleurs, un des effets du comique vient du tiraillement entre un cadre sérieux, un costume sérieux, un ton sérieux, mais des théories complètement absurdes.» 20 heures: il enfile le costume en velours côtelé. Exit le directeur du Musée romain de Vidy, ancien président de la Société suisse de préhistoire et d'archéologie; bienvenue au Professeur, un personnage créé avec le metteur en scène Jean-Luc Barbezat.

Un technicien passe dans la loge pour lui crier le mot de cinq lettres. «Merci!» répond Laurent Flutsch. Le technicien s'inquiète, lui explique qu'il ne doit pas le remercier sinon cela porte-malheur. «M'en fiche, sourit Laurent Flutsch, je ne suis pas comédien.» Toujours cette distance, cet acharnement à garder la tête froide. «Il y a un côté m'as-tu-vu dans le simple fait d'être seul devant les gens et de faire son truc, avoue-t-il. On vend du vent.» C'est pourquoi il a fallu qu'on le pousse pour créer son spectacle.

Bref retour en arrière: en 1999, Ivan Frésard lui propose de rejoindre l'équipe de La Soupe est pleine. En 2002, il publie un recueil de textes loufoques, Emplacement réservé au titre (Editions Infolio), vendu à plus de 3000 exemplaires. Puis il coécrit avec son pote Thierry Meury des spectacles de son autre copain Yann Lambiel. Il participe à La Revue de Cuche et Barbezat. En 2005, le personnage du Professeur enseignant la métaphysique à partir d'une passoire apparaît dans A Côté de la Plaque sur la TSR: «La passoire n'existe que par ses trous et, sans trou, elle n'existe pas.» Cette même année, Laurent Flutsch présente un sketch de dix minutes sur la force centrifuge au Swiss Festival de Montreux. Dans la salle, le directeur d'un autre festival, les Zygomaniacs de Strasbourg, est conquis. Il lui propose de présenter 45 minutes en Alsace. Comme Laurent Flutsch travaille sur sa prochaine expo, il n'a pas le temps de rédiger de nouveaux textes. Il pioche donc dans son bouquin. Rapidement, il imagine tout un spectacle avec Jean-Luc Barbezat, dont la tournée démarre en janvier 2007.

20h30: le Professeur monte sur scène. Il nous propose une conférence sur Les Ravages de l'ennui chez les oursins. Vaste débat. Mais dès la deuxième minute, on part dans les digressions. Une cascade vertigineuse d'associations d'idées, de déductions foireuses, de logiques absurdes implacables. On démontrera l'existence de Dieu en prouvant l'existence du moustique; on s'interrogera sur la justification ontologique des orteils; on évoquera le statut de l'air confiné à l'intérieur d'un lapin en chocolat. Irascible, maniaque, le Professeur se révèle parfois grivois: «Le latine lover lutine l'ovaire.»

Les spectateurs sont scotchés. Le plus stupéfiant est que pour nous convaincre, le Professeur ne dispose que d'un rétroprojecteur, sur lequel il passe des illustrations extraites d'une vieille édition du Larousse. Pas un effet de lumière, pas une musique. Place à la parole: le langage scientifique au service de l'absurde, élevé au rang des beaux-arts. On sent la vengeance de l'archéologue ayant participé à des colloques durant lesquels deux collègues s'écharpaient sur une note en bas de page.

Pourtant, en sortant de scène, Laurent Flutsch dément: «Je ne cherche pas du tout à me défouler sur mes complexes académiques. Simplement, j'utilise les références que je connais le mieux. Je suis dans l'archéologie depuis vingt-cinq ans.» Une dame l'aborde. Durant le spectacle, le Professeur a démontré que les feux rouges sont une aberration, puisque nos réflexes ataviques de chasseur-cueilleur nous enseignent de foncer quand c'est rouge (le fruit est mûr) et d'attendre quand c'est vert. La dame est troublée; elle n'y avait jamais songé. Dans ces moments-là, Laurent Flutsch jubile: «J'aime bien chercher la logique et l'absurde dans le quotidien. Si on arrive à construire une démonstration qui convainc les gens, c'est un vrai régal.»

Pour un premier spectacle, c'est réellement épatant. Laurent Flutsch a trouvé un ton et un univers uniques en Suisse romande. Qu'en pense l'intéressé? «Autant que je puisse en juger de mon point de vue et avec toutes les réserves scientifiques que je suis formé à émettre, j'ai l'impression que... les gens sont contents.»

Les Ravages de l'ennui chez les oursins de et avec Laurent Flutsch. Pulloff Théâtres à Lausanne: jusqu'au 17 juin (http://www.pulloff.ch) et à Morges-sous-rire le 12 juin à 21h.