Musique

Accra for Africa

En pleine croissance économique, le Ghana est aussi en train de séduire le monde entier avec ses musiques, du highlife traditionnel au hip-hop, en passant par l’électronique et l’afrobeats

Lausanne, Les Docks, 16 novembre 2019. La chanteuse malienne Fatoumata Diawara lève le poing et harangue le public sur l’importance de changer le regard sur le continent africain, d’en montrer une image positive et plus seulement celle des guerres et du terrorisme. Vecteur culturel d’une Afrique en mouvement, la musique africaine scande l’évolution du continent depuis des décennies à travers ses engouements musicaux: sono mondiale ou world music dans les années 1990, musique acoustique et rap conscient au tournant des années 2000, et aujourd’hui le raz-de-marée mondial afrobeats avec des succès commerciaux dignes de certaines superstars américaines comme ceux de Wizkid, Davido, Burna Boy ou Yemi Alade.

Le Nigeria mène la danse. Pourtant, si l’afrobeats emprunte des éléments à son ancêtre l’afrobeat – sans «s» – de Fela, il s’inspire également des rythmes du highlife ghanéen et amène de ce fait un coup de projecteur sur cette scène. Sans doute une des raisons pour lesquelles la nouvelle conférence musicale itinérante Acces a décidé d’y faire son escale en ce dernier week-end de novembre, pour y prôner son approche panafricaine de l’économie et de la culture.

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Nouvelles enseignes

Rien ne distingue Kotoka, l’aéroport d’Accra, de ses comparses dans le reste du monde. Si ce n’est la chaleur humide qui vous saisit dès la sortie de l’avion et, tout autour, les tentacules d’une ville qui semble avoir grandi trop vite. Pour aller à Osu, le quartier du centre-ville, on emprunte la très large Liberation Road, puis l’Independance Avenue bordée de belles propriétés, de la majestueuse Alliance française, de diverses représentations diplomatiques et de grands arbres dans lesquels on devine plus qu’on ne voit les chauves-souris qui y ont installé leur lit diurne. A Osu, l’ambiance est tout autre. Oxford Street, la rue la plus embouteillée de la capitale – et ce n’est pas peu dire – est bordée de nouvelles enseignes africaines telles Woodin et ses célèbres tissus wax, d’un inévitable Kentucky Fried Chicken, de banques, mais aussi d’étals de noix de coco et de fruits, de petits baraquements remplis à ras bord de vêtements locaux et d’objets de maroquinerie.

Plus loin, dans un entrelacs de petites rues, l’alliage désordonné entre grands bâtiments à l’européenne et groupement de maisons africaines populaires aux toits de tôle et aux toilettes communes à ciel ouvert se poursuit. Miracle économique pour certains, ce capitalisme exacerbé a pour corollaire une pauvreté galopante et une pollution massive. Accra se démultiplie en outre à une vitesse ahurissante. En 1970, la ville comptait environ 700 000 habitants; aujourd’hui, la population de son aire urbaine est estimée à plus de 5 millions. Comme dans le reste de l’Afrique subsaharienne, 70% des Ghanéens ont moins de 30 ans.

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Le marché musical panafricain Acces a installé ses deux scènes à l’Alliance française et au restaurant à ciel ouvert Gold Coast. En journée, il propose panels et conférences à la Ghana Academy Art of Science. Acces est une passerelle, un lieu de rencontres destiné à favoriser les connaissances et les échanges entre artistes et professionnels africains. Pour cette édition 2020, elle a aussi invité quelques «pros» occidentaux. Acces reprend le modèle de ce qui se fait déjà en Europe (Womex, Eurosonic) et en Afrique (IOMMA dans l’océan Indien, Atlantic Music Expo au Cap-Vert, African Music Forum en RDC).

A la différence près qu’elle est l’une des rares conférences itinérantes du continent, que son jury n’est constitué que d’Africains et qu’elle est portée par une structure sud-africaine, Music in Africa, qui propose également d’autres services aux musiciens tout au long de l’année: site internet, banque de données, soutien financier. Avant Accra, Acces a fait escale à Nairobi, au Kenya, en 2018 et à Dakar, au Sénégal, en 2017. «Le réseau est déjà là même si le marché n’est pas encore complètement opérationnel, résume le directeur d’Acces, Eddie Hatitye, entre deux panels. C’est le début. Nous ne savons pas où cela va nous amener, mais ça bouge.»

Succès importants

Et c’est bien ce qui se dégage d’Accra: la ville bouge dans tous les sens, les clubs, des plus guindés au plus roots, comme les bars musicaux et les stades accueillent les stars internationales (Cardi B au mois de décembre) comme africaines. L’essor de ces nouveaux lieux de musique ne remonte qu’à quelques années aux quatre coins de la capitale. Dans chaque taxi, dans chaque restaurant doté d’un sound system, s’échappe de l’afrobeats, du rap ou du hiplife, un style mutant entre highlife et hip-hop, chanté en twi, et dont Sarkodie est l’un des porte-paroles les plus populaires. Les autres stars ont pour nom Stonebwoy et M. anifest (hip-hop), Efya et sa voix angélique (afrobeats).

Leurs succès importants vont de pair avec une production intense. Pour rester au top, il faut produire des nouvelles chansons à un rythme infernal et être sur les réseaux sociaux partout et tout le temps. Effet secondaire et imprévu de l’afrobeats, celui-ci ramène un intérêt sur tous les rythmes périphériques et originaux de la sous-région, dont le highlife. Après le retour sur les scènes européennes des vétérans Pat Thomas et Ebo Taylor, d’ailleurs salué d’un prix à Acces, c’est au tour de la nouvelle génération de prendre la relève et de présenter ses spectacles. Avec en tête de file trois formations: le puissant big band Santrofi, les juvéniles Fra! dont le highlife est mâtiné de funk, de rock et de reggae, et le combo de choc, musicalement le plus abouti, The Ghanalogue Highlife, emmené par son guitariste et chanteur Kyekyeku (prononcez «Tché Tché Ku»).

Virtuose, formé dans la plus pure tradition du genre, mais bien dans son temps, Kyekye ku est omniprésent pendant Acces. Il participe à un panel de présentation du highlife en présence du professeur P. Collins, prend des photos au pied de la scène de l’Alliance française et écume les clubs de la ville avant et après la conférence. Pour lui, le highlife est une musique panafricaine par définition puisqu’«il est apparu avant l’indépendance et s’est constitué à partir d’éléments des différents coins du monde – rythmes traditionnels ghanéens, jazz et musiques caraïbes. Avec le temps, les éléments musicaux propres au Ghana ont éclipsé les éléments de l’extérieur», explique-t-il dans son restaurant-club préféré de la ville, l’Abajo, où il se produit régulièrement les vendredis soir.

Année du retour

L’Abajo est un lieu improbable, une bonne table dans un jardin fort agréable à l’entrée du fourmillant Art Center, marché artisanal et centre social menacé de destruction car situé en bord de mer, là où une future marina devrait être construite. Pour le moment, l’établissement reste un petit coin de paradis où le groupe maison joue à l’ancienne pendant que les musiciens émergents ou confirmés viennent «jammer» et que le temps s’étire langoureusement. Le patron du restaurant, Kay Boni, est un passionné, doublé d’un tambourinaire émérite qui continue envers et contre tout sa mission de sauvegarde des musiques traditionnelles et d’éducation des jeunes de ce quartier populaire.

Le panafricanisme est dans les gènes du Ghana, depuis que Kwame Nkrumah a conquis l’indépendance du pays à l’aube des années 1960. L’année dernière a été qualifiée de Year of Return, à savoir un appel à tous les afro-descendants à renouer avec leurs racines africaines, à s’installer sur le continent et à y investir. En parallèle, la troisième édition d’Acces a pour la première fois invité des groupes de la diaspora ou d’autres pays d’Afrique. Dont l’étonnant et impressionnant groupe de heavy metal togolais Arka’n, les Mozambico-Angolo-Portugais de Gato Preto, qui jouent des rythmes électroniques comme des percussions traditionnelles, et le groupe zimbabwéen Mokoomba. Une formation afro-fusion passionnante avec un chanteur qui passe sans transition d’une voix d’outre-tombe à des chants de chorales d’Afrique australe et à des miaulements façon Michael Jackson, et des guitares qui jonglent quelque part entre Jimi Hendrix et Marcus Miller.

Rencontres humaines

Avec l’arrivée et le développement d’internet, les métissages qui se faisaient naturellement au fil de l’histoire et des rencontres ont pris un coup d’accélérateur. Désormais, les artistes se découvrent à grands coups de Souncloud et de Bandcamp, et échangent via Instagram et Facebook. Des stars africaines remplissent les stades du continent, mais aussi de l’Occident, comme nous l’explique le producteur le plus couru d’Accra, Panji Anoff. Les projets plus expérimentaux ou alternatifs se rencontrent aussi sur la Toile. Acces est l’occasion de donner une dimension humaine à ces échanges jusqu’ici virtuels. C’est ainsi que l’on surprend l’agent et manager suisse Dzenan Colpa, un passionné de musiques urbaines, rencontrant par hasard Gafacci, un producteur que deux artistes de son catalogue avaient sollicité pour une création.

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«La scène africaine a incroyablement évolué. Avant, il n’y avait que ce que l’on appelait la world music. Maintenant, il y a une vraie scène de musique contemporaine avec des artistes émergents dans des styles aussi variés que le jazz, l’afro-futurisme, sans oublier les nouveaux styles créés sur le continent comme l’afrobeats, le gqom, le kwaito, le bongo ou la baccardi house, s’enthousiasme Dzenan Colpa. On trouve aujourd’hui aussi dans la plupart des pays africains des festivals internationaux.»

Qui dit internet, dit numérisation et distribution digitale, autrement dit le graal. Ou presque. Pendant Acces, les discussions fusent à ce sujet à la Ghana Academy Art of Science, un lieu créé en novembre 1969 par le premier gouvernement ghanéen de Nkrumah pour encourager «la création, l’acquisition, la connaissance, la dissémination et l’utilisation de la connaissance». Tout un symbole. En 2020, le numérique, l’outil censé permettre à la culture africaine de se repositionner sur la carte du monde, reste entravé par une data et une bande passante qui n’ont rien à voir avec ce que l’on connaît en Europe. Seule l’Afrique du Sud et quelques pays d’Afrique de l’Est proposent des connexions dignes de ce nom. Ailleurs, on se bat avec des forfaits qui s’achètent à la carte et ne permettent que trop rarement le streaming. Restent les réseaux sociaux, les concerts, des plateformes comme Acces et, surtout, une augmentation du pouvoir d’achat de la population pour pouvoir continuer de construire la musique de demain.


Panji Anoff, la musique comme instrument d’émancipation

«L’afrobeats, ou afropop, a littéralement déshabillé le highlife, mais il a gardé son essence.» Ainsi s’exprime Panji Anoff, confortablement installé sur la terrasse de sa maison d’Accra. Dans l’arrière-cour, ferraille, roues, motos et voitures désossées s’entassent dans l’atelier de son frère, Nana Anoff, peintre et sculpteur renommé. A l’intérieur, la galerie de son frère et des œuvres d’art, partout, qui célèbrent Malcolm X, W.E.B. Du Bois et autres grands panafricanistes des années 1960. Panji Anoff est lui aussi un convaincu de l’émergence prochaine du continent africain. Un temps journaliste à la BBC, il est revenu à la production musicale parce qu’il trouvait «plus de vérité dans la musique et les arts que dans le journalisme».

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Dans les années 1990, alors qu’il vit aux Etats-Unis, il décide de rentrer au pays pour façonner le hiplife, ce hip-hop collé sur des percussions et instruments traditionnels et chanté en twi. «Un genre nouveau qui permettait de concilier différents publics et, surtout, de donner une voix à la jeunesse, une voix plus directe, plus franche, qui pouvait traiter de tous les sujets», explique-t-il sur sa terrasse envahie par les plantes. «Cela me semblait important aussi parce que traditionnellement, dans les sociétés africaines, les jeunes n’ont pas vraiment voix au chapitre.» Depuis, Panji Anoff n’a cessé d’enregistrer toutes sortes de musiques, des plus commerciales aux plus traditionnelles; il travaille actuellement sur le nouvel album du joueur de kologo King Ayisoba (le kologo est une guitare rudimentaire à deux cordes montées sur une calebasse) comme sur celui du crooner hiplife Kwabena Kwabena.

«Ce n’est que maintenant que l’on voit quelques artistes qui arrivent à avoir un succès à l’échelle mondiale, comme Burna Boy ou Wizkid. Burna Boy peut remplir une aréna à Londres à lui seul. Ces artistes ne partent pas d’en bas, ils arrivent directement au top, analyse le producteur. On les engage parce que l’on sait qu’ils vont ramener du monde. C’est un changement très, très important. Avant, les artistes de world music, Angélique Kidjo comprise, devaient faire leurs preuves avant de gagner petit à petit en notoriété. Le public a changé, ces nouvelles stars s’adressent aux jeunes, et la musique qui plaît aux jeunes de 15 ans au Nigeria et au Ghana est la même que celle qui plaît aux jeunes en Turquie ou en Europe. J’ai compris cela en me réinstallant en Afrique. Je pensais que cette mondialisation des musiques africaines allait arriver au tournant des années 2000 avec le hip-hop, mais ce n’est en fait que maintenant que cela se passe.»


Fokn Bois réveille les consciences avec humour

La scène du restaurant Gold Coast est investie par la conférence panafricaine Acces. En tête d’affiche, le groupe de hip-hop Fokn Bois – prononcez «Fucking Boys» – tient le public en haleine malgré quelques problèmes de son. D’un côté Wanlov («One Love») au micro, de l’autre son comparse M3nsah qui lui tient la réplique quand il ne s’agite pas derrière ses claviers. Enfin, le claviériste hongrois Andras Weil s’affaire aux beats et aux samples. Les Ghanéens, eux, sont aux anges. Les Fokn Bois sont les enfants terribles de la musique ghanéenne. Tout le monde parle d’eux, tout le monde les connaît. La plupart les adorent, mais certains trouvent qu’ils vont trop loin, comme lorsque Wanlov, provoqué par une animatrice télé qui voulait savoir s’il ne portait vraiment rien sous son pagne, s’est contenté de la décrocher.

A leur manière, les Fokn Bois sont des Fela ou des Gainsbourg des années 2020. Ils provoquent, utilisant abondamment l’humour et la parodie. Ils osent dire ce que tout le monde pense tout bas, soulever les questions sociales et politiques qui font mal. Leur dernier clip est d’ailleurs une critique de l’homophobie au Ghana. Eux ne croient pas dans les vertus du panafricanisme, qu’ils considèrent comme une mode. Des empêcheurs de tourner en rond, farouchement indépendants et virulents, qui se sont fait connaître grâce à une chaîne YouTube qu’ils ont approvisionnée d’un nombre impressionnant de vidéos. Les Fokn Bois se filment tout le temps et partout. Il y a quelques années, ils ont également sorti un vrai projet filmé: un mini-documentaire où l’on pouvait les voir arpenter les rues d’Accra en mendiant de l’argent pour «aider les Etats-Unis». Une approche qui a tapé dans l’œil de l’ethnomusicologue bernois Thomas Burkhalter. De fil en aiguille, ce projet l’a amené a réaliser en collaboration avec Peter Guyer Contradict, qui confronte différents musiciens ghanéens à des thématiques de notre temps dans un montage créatif. Le film sera projeté en Suisse alémanique à la fin du mois… et les Fokn Bois seront bien sûr de la partie.


«Contradict – Ideas for a New World», de Peter Guyer et Thomas Burkhalter. Projections en présence des réalisateurs et des Fokn Bois.

Journées de Soleure, dimanche 26 (Landhaus, 17h45) et mardi 28 janvier (Reithalle, 15h).

Berne, cinéma Rex, mercredi 29 janvier à 18h30. A 20h30, concert des Fokn Bois à la Turnhallle.

Zurich, cinéma Riffraff, jeudi 30 janvier à 18h30.

Flawil, Little Africa Festival, samedi 1er février à 20h, concert des Fokn Bois et d’Adomaa.

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