A Zurich, l'affaire a été pliée en 29 minutes, à Paris 120 secondes auront suffi pour remplir Bercy. Durant ces laps de temps restreints, qui se sont répétés partout sur la planète ces dernières semaines, des milliers de billets ont été vendus et AC/DC a sans doute mesuré l'ampleur de sa popularité, qui ne donne aucun signe de fléchissement. Après trois décennies passées sur le front du heavy metal, la formation australienne demeure une des rares machines - avec Led Zeppelin et quelques autres dinosaures - capable de créer un déséquilibre immense entre offre et demande, entre places à disposition dans les stades et nombre de fans prêts à tout pour les voir en concert. Huit ans de silence n'ont pas changé cette réalité. AC/DC revient aujourd'hui avec un album (Black Ice) et une tournée qui devraient avoir une fois encore le goût du triomphe.

Angus Young, le guitariste qui, avec sa tenue d'écolier, est devenu un logotype sur pattes aussi puissant que les quatre lettres du groupe, surfe d'ailleurs depuis presque toujours sur la vague du triomphe, en compagnie de son frère Malcolm et de ses trois acolytes. Dans leur carrière, les membres d'AC/DC ont écoulé près de 200 millions de copies de leurs disques. Aux Etats-Unis, seuls les Beatles ont fait mieux que le quintette, et cela dans un pays où, même en hibernation créative, le groupe peut se targuer de vendre plus d'un million de CD chaque année. Un chiffre dit la place d'AC/DC sur l'échiquier du rock à grosses guitares: Black In Black (1980), album pilier de sa discographie, a été acheté 42 millions de fois et n'est devancé que par Thriller de Michael Jackson dans le classement des disques les plus vendus.

Si les Australiens continuent de se maintenir aujourd'hui encore dans le haut du tableau, c'est qu'ils n'ont jamais édulcoré leur recette artistique ni entamé de virages vers d'improbables sophistications musicales. Leur son repose tout d'abord sur le génie des frères Young, qui ont su donner à leurs saturations et à leurs riffs les accents du blues. Jerry Lee Lewis, Little Richard et Chuck Berry ont bercé l'enfance des deux musiciens, ce qui s'entend. Ajoutons à cela la voix immuablement criarde de Brian Johnson, la batterie binaire et tapageuse de Phil Rudd et des textes dont l'élévation maximale se situe à hauteur de ceinture ou de gosier, avec des histoires de sexe, de beuveries et... de rock'n'roll (le mot revient dans près d'un tiers des titres de Black Ice), et on a la pâte qui rend AC/DC unique et immédiatement reconnaissable.

La longévité de cette recette étonne autant que la capacité du groupe d'appeler à lui de nouvelles générations de fans. Il suffit de regarder la récente vidéo de «Rock'N'Roll Train» pour en avoir un aperçu: parmi les centaines de figurants - tous des fans qui doivent leur présence à une sorte de loterie - on aperçoit des puristes quinquagénaires dans les tenues metal réglementaires, mais aussi des adolescents aux tendances gothiques évidentes.

Le renouvellement du public se produit alors que tout, autour du groupe, devrait provoquer le phénomène inverse. AC/DC n'est-elle pas la bande la plus conservatrice de la galaxie rock? En tout cas, elle n'a jamais publié de best of, elle n'octroie aucun droit sur ses morceaux à d'autres groupes et refuse obstinément de verser son répertoire sur la Toile, et plus particulièrement sur iTunes. L'explication de ce choix a priori suicidaire? Eviter de voir ses albums se disloquer en autant de morceaux qui les composent. Angus Young ajoutait une couche en osant la comparaison il y a quelques jours dans les colonnes du New York Times: «C'est comme pour un artiste qui peint un tableau. S'il est convaincu d'avoir fait un chef-d'œuvre, il va le protéger.»

Cette position fait débat. Et stimule aussi l'activité des pirates d'Internet. Black Ice s'honore d'un nouveau record: en quelques jours, il a été piraté 400000 fois sur le réseau BitTorent. Les fans sont prêts à tout pour AC/DC, même à tromper ces puristes inoxydables quand l'anachronisme devient insoutenable.

Black Ice (Columbia/Sony-BMG).