Musique

Acid Arab, l’auberge techno-orientale

Pionniers d’un son mêlant rythmes orientaux et sonorités électroniques, le quintet parisien publie un deuxième album où se défend un panarabisme musical «made in France». Rencontre en studio avant la tournée qui débute à Neuchâtel

Acid Arab en Suisse, on connaît. Coupable d’avoir intensément tourné chez nous depuis la sortie de Musique de France (2016), premier album solide, le quintet choisit encore la Case à Chocs pour affiner son live et inaugurer un deuxième disque, Jdid («frais» en argot algérien). «Depuis notre première résidence là-bas il y a des années, explique Guido Minisky, cofondateur du projet, on y a des amis et l’on raffole de la sérénité qu’on y trouve.» Techno soufiste, house chaâbi, électro bledi: à «Neuch’», on devrait beaucoup danser cette nuit.

Machines vintage

La fête? L’humeur n’y est pourtant pas en cette matinée où on rencontre le groupe chez lui: un studio niché non loin de la mairie du Xe arrondissement parisien où, entre thé et textos, Guido Minisky s’agace un brin. Le claviériste Kenzi Bourras, autrefois collaborateur de Rachid Taha devenu cinquième membre d’Acid Arab, est coincé en Algérie. Une histoire de soins dentaires, à ce que l’on comprend. «On avancera sans lui», déplore notre hôte, que l’on suit à travers un café encore vide à cette heure pour accéder à une cour d’immeubles.

Là, derrière une porte blindée, attend un espace étroit, peut-être 30 m², saturé de machines analogiques et de synthés vintage. Le producteur Pierrot Casanova fait la visite: ici, un Memorymoog de 1982, là un Prophet-5 ultra-rare, plus loin ce Swarmatron employé par Trent Reznor sur la bande originale de The Social Network (2010). «A l’origine, ce lieu était une remise qu’on a retapée, explique Casanova. On y fait de la musique de film ou on le loue: dernièrement à Metronomy. Bien sûr, les disques d’Acid Arab y sont entièrement conçus.»

«Feeling oriental»

Le dernier d’entre eux est un must. Reprenant les affaires là où Musique de France les a laissées, Jdid donne à apprécier des hybridations rutilantes conduites entre électro et dabke, folklore juif yéménite ou chaâbi algérois. Pour en parler, on s’installe dans un canapé. «Quand on a fondé ce projet en 2012, Hervé Carvalho et moi, l’idée était de créer des soirées DJ où l’on jouerait des morceaux électros qui possèdent un feeling oriental, explique Guido Minisky.

Rapidement, ça a pris, des producteurs nous envoyant des edits ou des titres inédits pour nourrir nos sets. Mais il manquait une track qui traduise précisément notre vision.» Ce fut Acid Arab Theme (2013). Et Paris de découvrir alors une suite inattendue donnée à l’aventure menée là durant les années 1980, quand l’épanouissement des musiques maghrébines accompagnait l’invention d’une «sono mondiale». Une ère de «grand brassage, comme le dit Guido Minisky, qui permit au raï et au chaâbi de finalement faire intégralement partie du paysage musical frenchy».

Abattre les murs

Mine chiffonnée et excuses franches présentées pour son retard, Hervé Carvalho s’installe sur un bout de sofa. Sitôt, ses camarades l’informent de l’empêchement de Kenzi Bourras. Rigolade pâle. «On veille les uns sur les autres», élude-t-il, préférant rapidement conter l’envolée de son groupe quand paraissait Musique de France. Invitant à bord l’Algérien Sofiane Saidi ou le trio israélien A-Wa, le disque se voyait plébiscité partout comme sans effort, unissant clubbers blancs et endurcis des nuits blanches oranaises sur le dancefloor.

Depuis la vague des «Cheb» (Khaled, Mami, etc.), on n’avait pas assisté à pareille communion à Paris ou Marseille. Immanquablement, le succès d’Acid Arab en crispait certains, qui voyaient dans leur démarche une manière de post-colonialisme bon teint. Mais qu’importait pour ces Franciliens qui l’assurent: les artistes arabes les traitaient déjà avec «bienveillance». Du coup, de la Spree à l’Hudson, ils pouvaient librement «abattre les murs», défendant au cours de concerts guerriers une électro rénovée à coups de dabke, de folklore juif yéménite ou de chaâbi algérois. Triomphe.

Venaient alors des tournées menées jusqu’au Levant sans (presque) lever le pied. «On est arrivés au moment où avaient lieu d’importants changements dans la scène musicale arabe, explique Guido Minisky. En Afrique du Nord ou au Proche-Orient, une nouvelle génération brassait tous les styles, musique arabe, techno ou minimale. Ça nous a nourris et fait engager un dialogue avec des gens eux aussi décidés à réunir les cultures.» Au point d’en oublier un peu de repasser par la case studio…

Parfois, ça coince

Après trois années sur la route, l’Algérie comptant encore au nombre des rares pays qu’il n’a pas encore visités, Acid Arab est le groupe français le plus programmé à l’étranger – loin devant Justice ou Christine and The Queens. «Notre label nous a logiquement demandé de nous mettre à bosser sur un nouveau disque, explique Hervé Carvalho. On a répondu: vraiment? C’est notre côté un peu branleurs! Mais une fois lancés, on a cravaché.»

Des invitations furent envoyées à quelques représentants du raï originel, de la dabke irako-syrienne ou du tendé saharien: Ammar 808 (producteur tunisien vu à Paléo), Hasan Minawi ou Cem Yildiz ont répondu à l’appel. De même que les Filles de Illighadad, trio touareg constituant l’apparition marquante d’un disque conçu entre sable (hypnotique Nassibi avec Amel Wahby) et béton (impeccable Club DZ).

«La plupart du temps, les artistes avec lesquels on travaille sont des gens que l’on contacte en direct, puis avec qui on collabore à distance. Le groupe Les Filles de Illighadad est venu enregistrer ici après des tonnes d'e-mails et d’échanges téléphoniques. Sa chanson Soulan est poignante. Interprétée en tamashek, elle dit, en substance: quand on quitte son village pour fuir la terreur ou le chômage, le plus dur c’est de ne pas avoir à ses côtés quelqu’un originaire de sa terre.»

A l’issue d’une nouvelle tournée mise au point puis lancée à Neuchâtel, les «Filles» rejoindront Acid Arab pour un concert aux Trans Musicales de Rennes en décembre. A cette date, lancés dans une tournée marathon qui passera notamment par Beyrouth et Istanbul, les Parisiens auront à peine eu l’occasion de souffler.


Acid Arab, «Jdid» (Crammed Discs). Le 10 octobre à Neuchâtel, Case à Chocs.

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