Théâtre

Acteur solaire au service de Hugo et de Rimbaud, Gérard Guillaumat s’éclipse

Le comédien français a subjugué des générations par ses lectures, de Maupassant à Albert Cohen. Marqué par la guerre et ses cauchemars, il flamboie au service d’un théâtre fraternel et exigeant

Gérard Guillaumat, l’amour captif

Hommage L’acteur français a fait de la lecture en scène un vertige amoureux

Diseur d’exception, il s’est éteint à 92 ans

Un grand acteur est un arbre. Il laisse passer la lumière. Il vous fait de l’ombre quand il faut; il vous guérit de vos tristesses. Gérard Guillaumat, qui vient de s’éteindre à 92 ans, était un saule, profond et aérien, un de ceux qui peuplent Une Saison en enfer, ce poème d’Arthur Rimbaud qu’il dit à Genève en 2013, dans un dispositif imaginé par la metteure en scène Isabelle Chladek, sa compagne. Il lisait cette odyssée, voûté et impérieux, précis jusqu’à l’effacement, remontait aux sources de l’orgueil, celui d’un poète nourri de tout, affamé donc. Gérard Guillaumat a représenté pour des générations «l’homme qui lit», c’était son métier, sa transhumance, son plaisir. Voyez-le, il tourne les pages de L’Homme qui rit, ce roman de Victor Hugo; il ne fait rien que ça, draguer la ligne; et vous êtes pris.

Quand vous entriez dans le cercle de Gérard Guillaumat, celui qu’il formait autour de ses lectures; quand vous contempliez son visage à la Gepetto, bienveillant et bon vivant; quand vous vous laissiez prendre par sa voix qui était d’encre mais aussi de rocaille, vous ne vous doutiez pas des vies qui avaient été les siennes. Ceux qui ont assisté à Francis, au début des années 1990 au Théâtre du Grütli à Genève, eux savent. Ils savent comment le jeune Gérard se révolte contre les diktats nazis sur territoire français, rejoint la résistance, est arrêté, puis déporté au camp de Buchenwald. Cette histoire, il la retrace derrière une table, comme dans l’ombre de Francis, ce paysan corrézien qui lui sauve la vie, dira-t-il, au pays de nulle part.

Gérard revient, décomposé, étranger comme on l’est après l’horreur. Est-ce parce que sa mère a été danseuse au sein des Ballets russes, sous la coupe de Serge de Diaghilev? Ou parce qu’il se souvient de son père, ce musicien qui plaque sa famille? Est-ce plus simplement parce qu’il se sent dépeuplé? Il veut faire du théâtre.

A Paris, il entend parler de Charles Dullin, ce marabout de la scène. Ça tombe bien: il donne des cours et fait passer des auditions. Gérard Guillaumat va voir L’Arlésienne au Théâtre du Châtelet; tombe amoureux de la bergère; et s’imagine jouer le berger. Il présente l’extrait devant le maître. Mais, catastrophe, il bégaie. Charles Dullin l’interrompt: «D’où viens-tu, mon petit?»

Auprès de ce professeur, il comprend que les mots des autres sont la meilleure part de soi et qu’une troupe est parfois une famille. Bientôt, il rejoint le metteur en scène Jean Dasté, qui monte des pièces entre Saint-Etienne et Lyon. Les années 1950-1960 sont celles de la décentralisation en France: l’art n’est plus le privilège exclusif de Paris; la modernité peut aussi flamboyer en province. Gérard rencontre Roger Planchon, qui révèle à Lyon, puis à Villeurbanne, des écrivains comme Arthur Adamov ou le jeune Michel Vinaver. Il est de cet élan. Mais il se détache déjà, avec un premier récital Dickens, juste pour le bonheur d’être un arbre à palabres.

Est-il sincère quand il confie au Temps qu’il est un mauvais acteur? «Au théâtre, les metteurs en scène demandent souvent d’être soi-même. Or je n’ai jamais su qui j’étais. Moi, je me considère d’abord comme un diseur.» Certitude: dans le dénuement de la veillée, il ravit son assistance, dans Le Livre de ma mère par exemple au Poche de Genève en 2002, accompagné des musiciens Daniel Bourquin et Léon Francioli, dirigé par Jean-Louis Hourdin. Là, il se love dans la prière d’Albert Cohen, il est ce fils écorché qu’un baiser enivre. Dans D’où viens-tu mon petit?, sa vie en petits morceaux à l’affiche de Vidy en 2004 avant le Théâtre Saint-Gervais, il fredonne: «Les enfants qui s’aiment s’embrassent contre les portes de la nuit…» Tout est là.

Il se glisse dans«Le Livre de ma mère» en fils écorché qu’un baiser enivre

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