Un spectacle rare qui oscille entre leçon de théâtre et enquête policière. Une filature intime, au cours de laquelle le héros, selon une recette vieille comme la tragédie grecque et toujours efficace, traquerait son double. aBBcédaire, actuellement au Théâtre Saint-Gervais à Genève, est un thriller autobiographique rusé, avec dans le rôle du détective, André Steiger, pédagogue infatigable, maître à jouer et à penser de plusieurs générations de comédiens en Suisse, en Belgique et en France et spécialiste des codes en tout genre. Dans le rôle du suspect, on trouve ce même André Steiger, contrebandier de haut vol, lui qui fut parmi les premiers à diffuser la pensée de Bertolt Brecht en Suisse à la fin des années 50, époque où l'auteur du Petit Organon pour le théâtre avait mauvaise presse sous nos latitudes. Le tout donne un morceau de théâtre formidablement hybride et captivant, avec ses rebondissements, ses passages à tabac, ses manœuvres dilatoires, ses doubles sens…

Un coup de trompette. Un rideau rouge. On se croirait un instant au Théâtre national populaire de Jean Vilar, après la guerre. On est dans une chambre noire, c'est-à-dire, croit-on, dans un cabinet de psychanalyste. André Steiger, étendu sur un lit, fait le mort – ce qui est toujours un bonheur sur les planches, puisqu'on finit par se relever. Sur le grand écran, au fond du plateau, s'affiche «Aveu de théâtre».

C'est donc là, dans cette salle obscure, hantée par les gueux de L'Opéra de quat'sous de Brecht, que le comédien, 72 ans et plus polisson que jamais, promet de raconter une vie de théâtre. Il ne l'aurait sans doute pas fait si Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais et disciple pugnace, ne le lui avait pas demandé. L'ex-élève aura joué ici le rôle d'accoucheur de paroles, en suivant d'un bout à l'autre les répétitions, dispensant jour après jour ses conseils. André Steiger n'aurait sans doute pas non plus été aussi inspiré, s'il n'avait pas pu compter sur le concours de quatre étudiantes de l'Ecole supérieure d'art appliqué de Genève. Anne-Laure Dorbec, Carine Etter, Elise Gaud et Catherine Schwarz se sont amusées à trafiquer toutes sortes d'images d'archives (mais pas seulement) datant notamment de la grande époque du Berliner Ensemble.

Le sexe et la pensée

Des aveux d'entrée de jeu donc? Bizarre, bizarre. André Steiger, expert en déconstruction narrative, sait bien qu'un thriller, même brechtien, suppose un minimum de suspense. De telle sorte que l'on saisit vite que ce préambule est une ruse, une invitation à la méfiance (un «aveu de théâtre» est par définition sincère et douteux à la fois). André Steiger confirme d'ailleurs dans la foulée: «Mais que dire en toute sincérité? Théâtre ou vie privée?» L'acteur dira les deux à la fois, dans le désordre de préférence, piquant ici et là ses répliques à Molière et à Brecht, collant à la diable les chutes du film de sa vie, jouissant surtout du décalage entre le verbe et l'image. Ainsi lorsqu'il prend la pose, façon le Penseur de Rodin, trois jeunes pin-up très déshabillées illuminent l'écran, comme pour rappeler que la pensée n'est jamais très loin du sexe. Mais la dérision n'est pas tout et l'émotion affleure souvent entre deux paradoxes. Il faut ici citer cette après-midi lointaine où André Steiger encore enfant débarque à la Comédie de Genève, quelques heures avant une représentation de Six Personnages en quête d'auteur de Pirandello. Face à lui, les châssis et les toiles des décors s'empilent encore dans un coin de la scène et c'est comme une première démystification. Il vient de découvrir l'envers des choses. Il vient aussi de tomber amoureux d'un art qui fabrique l'illusion pour mieux la défaire, c'est-à-dire la rendre maîtrisable.

Autoportrait inachevé

Conférencier, suceur de cigare racé, cueilleur de lauriers ou amateurs de cadavres exquis, André Steiner multiplie donc ici les fausses pistes, les styles de jeu, les ruptures de ton. Et compose ainsi un autoportrait inachevé, fondamentalement mouvant, irréductible à une posture. Cet aBBcédaire est de ce point de vue une leçon de théâtre. Non seulement parce qu'il évoque, tableau blanc à l'appui, le «gestus» ou la «distanciation», concepts cardinaux de l'esthétique brechtienne. Ni parce que l'acteur, soudain archéologue, s'amuse à réinventer l'origine du théâtre, la faisant remonter aux grottes de Lascaux et aux palabres des chasseurs après les prouesses cynégétiques. Mais parce que tout ici est une invitation à jouer. Avec les signes, avec les mots et leurs harmoniques, avec nos mythes personnels. Sans oublier nos idoles et nos maîtres à penser. Et ce sens du jeu est sans doute le plus beau cadeau qu'André Steiger pouvait faire au public.

«aBBcédaire», Théâtre Saint-Gervais, rue du Temple 5, jusqu'au 19 novembre (tél. 022/908 20 20).