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Chantier du Grand-Théâtre genevois, juin 2017.
© MARTIAL TREZZINI

Campagne

Les acteurs culturels genevois se rebiffent

Les professionnels de la culture demandent, via une initiative populaire, que le canton joue un rôle moteur dans le domaine. Dans leur collimateur, le Conseil d’Etat sortant, accusé de s’être déchargé de sa mission. Enquête sur une fracture

Pas besoin d’avoir suivi un stage intensif auprès des spin doctors d’Emmanuel Macron pour sentir que c’était le moment. La bataille électorale genevoise commence à peine – on votera le 18 avril pour renouveler le Grand Conseil – mais déjà les acteurs culturels lui impriment leur marque. Au cœur de l’été, Dominique Perruchoud, Aude Vermeil et huit autres fortes têtes élaborent le texte d’une initiative populaire constitutionnelle qui est en soi une baïonnette. La première a été administratrice de la Comédie, puis directrice adjointe du Service des affaires culturelles du canton. La seconde dirige Fonction: Cinéma. Toutes deux sont charpentées, pugnaces et politiques.

Alors, que demande leur texte, celui que cinéastes, chorégraphes, plasticiens, acteurs, danseurs, administrateurs ont déjà signé en bloc? Que le canton coordonne la politique culturelle, en collaboration avec les communes et les villes. Et que cette mission soit inscrite dans la Constitution.

Notre récent éditorial: Culture, Genève en marche

Le Conseil d’Etat sur le banc des accusés

Chicane à la genevoise, dites-vous? Pas si vite. Cette initiative martèle d’abord un principe, elle vaut aussi comme contre-attaque. Dans le collimateur de ses instigateurs, le Conseil d’Etat actuel, son président sortant, François Longchamp, et Anne Emery-Torracinta, conseillère d’Etat responsable de l’Instruction publique et de la Culture – sur le plan cantonal; mais aussi Sami Kanaan, ministre municipal de la Culture. Qu’est-il reproché aux exécutifs? La fameuse répartition des tâches en matière culturelle jamais digérée entre communes et canton, dispositif qui découle de la loi-cadre (LRT) de septembre 2015. Cette loi met fin, dans la mesure du possible, au double financement des activités publiques.

A ce sujet: Un nouveau pacte pour la culture à Genève

Le casus belli est là. La Ville et le canton se sont bien distribué les responsabilités, à la va-vite, pestent les acteurs culturels. La première garde l’essentiel, la plupart des grandes et moyennes institutions – le Musée d’art et d’histoire, la Nouvelle Comédie – mais aussi les festivals et la création vivante. Le second s’arc-boute contre le livre et la diffusion. Peau de chagrin, déplorent Dominique Perruchoud et Aude Vermeil.

«Une loi sur la culture a été votée en 2013, après de nombreux échanges entre élus et acteurs culturels, expliquent ces dernières. Elle prévoyait que le canton s’engage dans le financement d’institutions stratégiques, qu’il coordonne surtout une politique culturelle, en concertation avec les communes, bien sûr, dans le domaine de la création, du patrimoine… Or cette loi, essentielle à nos yeux, n'a cessé d'être trahie depuis 2015. Le canton n’est pas à la hauteur des responsabilités qu’elle définissait.»

La passivité fatale des acteurs culturels

L’enjeu? La définition d’une politique culturelle ambitieuse, c’est-à-dire cohérente et concertée pour l’ensemble du canton. Mais aussi la possibilité pour les artistes de continuer à demander des subventions à la Ville et au canton pour leurs créations. Ce qu’on appelait le double robinet. Déjà en 2007, le canton avait envisagé un transfert de ses charges culturelles à la Ville. Le tollé des professionnels avait été tel que le gouvernement avait dû reculer.

Lire aussi: Selon une étude, la culture génère 4,5 milliards de francs à Genève

Les enfants de Rousseau sont doués pour les barricades, certes. Mais en novembre 2015, quand François Longchamp, Anne Emery-Torracinta et Sami Kanaan dévoilent solennellement les fruits de leurs tractations, ces mêmes professionnels ne bronchent pas. Coup de mou fatal, peut-être. Dans ce contexte, qu’aurait pu faire Anne Emery-Torracinta? «Elle a cautionné cette répartition des tâches, déplore une observatrice, contrairement à son prédécesseur, Charles Beer, qui, confronté à la même situation en 2007, avait rompu la collégialité et empêché ainsi le transfert des charges à la Ville. Pis, elle aurait dû faire en sorte que le Conseil consultatif de la culture, cet organe prévu par la loi de 2013, soit saisi pour qu’il y ait débat, elle ne l’a pas fait.»

La défense d’Anne Emery-Torracinta

De trahison, l’intéressée ne veut pas entendre parler. Ses détracteurs oublieraient-ils les rapports de forces favorables à la droite, au Grand Conseil comme au Conseil municipal de la Ville? Et se rappellent-ils que les députés menaçaient en janvier 2016 de ne pas voter le crédit de construction de la Nouvelle Comédie – quelque 45 millions? «Dans le contexte de la législature actuelle, il n’y avait pas d’autre solution pour sauver les financements octroyés à la culture, justifie-t-elle. Le premier enjeu était de sauver la Nouvelle Comédie – dont le parlement cantonal souhaitait se désengager, tant au niveau de l’investissement que des frais de fonctionnement. Dans ces circonstances, nous avons dû procéder à une répartition des tâches entre le canton et les communes. La Ville de Genève et le canton ont donc travaillé de concert. C’est d’ailleurs la Ville qui a proposé une répartition des grandes institutions.»

Quant au divorce entre elle et les artistes, elle ne veut pas y croire. «Si divorce il y a, il intervient entre une partie de la droite et les acteurs culturels. L’engagement culturel du canton reste entier. La création d’un Office de la culture et du sport a été précisément motivée par la volonté de renforcer la politique culturelle cantonale en la dotant d’un «chef d’orchestre» capable de déployer une action cohérente sur l’ensemble du territoire. Et comme la culture est pour moi essentielle, mon département a saisi l’occasion de la loi sur la répartition des tâches pour se lancer dans de nouveaux défis: développement d’une stratégie territoriale pour les lieux nocturnes culturels et festifs, agrandissement de la Maison de Rousseau et de la littérature, création de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration (ESBD), engagement du canton dans le Grand Théâtre.»

Des socialistes aux abonnés absents

La magistrate salue d’ailleurs l’initiative des acteurs culturels. Du côté de la Ville, Sami Kanaan s’en dit aussi solidaire. «La loi de 2013 sur la culture impliquait un engagement du canton, sans préciser forcément ses modalités. Je crois beaucoup pour ma part à la nécessité de partenariats entre les collectivités publiques.» D’accord, mais il aurait pu rappeler ses grands principes au moment voulu, note un haut fonctionnaire. «Il est allé trop vite en besogne dans la répartition, il aurait pu s’y opposer, sceller une alliance avec Anne Emery-Torracinta. Ils sont socialistes tous les deux. Mais les socialistes ont laissé faire.»

Trop tard pour revenir en arrière? Aude Vermeil, Dominique Perruchoud et leurs troupes sont convaincues que la prochaine législature permettra de rebattre les cartes. Surprise, elles ont reçu le soutien de deux anciens conseillers d’Etat, l’écologiste David Hiler et le socialiste Charles Beer, aujourd’hui président de Pro Helvetia. «Ça fait quatre ans que j’ai quitté le Conseil d’Etat et depuis je n’ai jamais pris position dans un débat genevois, explique ce dernier. Cette initiative est rassembleuse, pas conflictuelle. Dans un canton comme Genève, on est obligé de miser sur la collaboration.» Certitude: les enfants de Rousseau ne tirent pas qu’à la sarbacane et aucun candidat au Conseil d’Etat n’échappera au feu de leurs questions.

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