La littérature ne sert parfois à rien d’autre qu’à promener une torche dans la brume. C’est son humilité d’être un halo. L’écrivaine Nathalie Léger tient cette torche lorsqu’elle s’intéresse à l’actrice américaine Barbara Loden. A priori, tout condamne cette dernière à l’oubli: elle naît en 1932, la même année qu’Elizabeth Taylor, mais n’est pas l’objet de la même ferveur; elle joue dans une poignée de films, sous la direction d’Elia Kazan qu’elle épouse; elle réalise en 1970 un seul film, Wanda, dans lequel elle incarne une mère de famille qui quitte ses enfants et suit un voyou pour lequel elle braque une banque; elle meurt à 48 ans d’un cancer. Ainsi formulée, l’histoire de Barbara Loden est une note de bas de page dans un dictionnaire du cinéma. Grâce à Nathalie Léger, elle rejaillit en quête dans un beau livre, Supplément à la vie de Barbara Loden (P.O.L.). Grâce à trois jeunes acteurs français merveilleux de souplesse, elle s’épanouit en pièce – détachée – à Vidy. Le spectacle s’intitule Vers Wanda et l’essentiel est dans le «vers».

Pour comprendre ce que font Marie Rémond, Clément Bresson et Sébastien Pouderoux, il faut revenir à la nature du livre. Pas une biographie, non. Mais une traque où la narratrice poursuit Barbara Loden, menacée de disparaître du viseur de l’histoire. L’enquête est à multiples foyers: elle s’attache à la comédienne projetée dans la figure de Wanda; et à la narratrice elle-même appelée à se res (t) ituer dans le miroir de son sujet. Compliqué? Pour faire bref, disons que Barbara Loden appelle l’écriture comme un gibier le chasseur. Dans ce rôle-là, le trio précité ne transpose pas le texte, il le déjoue: il en change la focale, le remodèle jusqu’à le récrire.

Au seuil de Vers Wanda, Sébastien Pouderoux s’adresse au public en grand échalas désorienté. Derrière lui, Marie Rémond construit un bar, une scieuse électrique dans la main. Il cherche ses mots: «La question, c’est comment raconter…» La scie recouvre son borborygme théorique. C’est ce qui s’appelle tailler dans la matière. Puis entrent le bandit (Clément Bresson) et une fille en blanc, oiseau de verre captif de son oiseleur, tous deux échappés de Wanda. Il se déshabille, se glisse sous le drap d’un canapé de motel. Il est odieux. Et elle est désarmante en sous-vêtement bordeaux. Il l’envoie chercher un sandwich; elle s’exécute.

Cette cavale est l’un des sillons de Vers Wanda. L’autre, en miroir, concerne Elia Kazan et Barbara Loden. Leurs face-à-face sont drôles et cruels comme toutes les scènes de couple vues par le judas. Elia Kazan alias Sébastien Pouderoux suinte la lâcheté, mais porte beau. Face à lui, Marie Rémond est une Barbara Loden simplement déchirée. Ils se disputent à propos de L’Arrangement. Elia a promis à Barbara le rôle principal. Mais il se dédit et engage Faye Dunaway, plus «bankable». Le film sort dans l’indifférence. Barbara, elle, réalise Wanda. Un succès; et une gifle pour Elia.

Vers Wanda procède ainsi de coupes en raccords. Il prend à raison ses aises avec le sujet Loden. Comme dans le livre de Nathalie Léger, celle-ci est un appât. Tout le reste, c’est-à-dire l’essentiel, est jeu d’écritures. Pas un exercice de style, non. Mais une idée de l’art en coupures choisies.

Vers Wanda, Théâtre de Vidy, Lausanne, jusqu’au 28 sept.; loc. 021 619 45 45; www.vidy.ch; 1h30.