Un coup de foudre en ouverture. Une apparition littéralement éblouissante. Surgie du néant, Isabelle Huppert est là, face à ce théâtre comble, dans la banlieue de Caen en Normandie. Et d'emblée, l'actrice au travail sidère par son engagement. Par sa façon de s'abandonner à l'instant théâtral. Aux Bouffes du Nord à Paris, elle a ainsi scandé jusqu'à l'épuisement 4.48 Psychose de l'Anglaise Sarah Kane. Six semaines d'épreuve et de plaisir secret devant des gradins archibondés. A la Comédie de Genève, qui l'accueille dès mardi, la ferveur devrait aussi être de mise, les places s'étant arrachées en quelques heures.

Oui, depuis un mythique Orlando en 1993 au Théâtre de Vidy à Lausanne, tout soupirant qui se respecte sait que l'actrice favorite de Claude Chabrol est capable des gestes les plus insensés sur un plateau. Opter par exemple pour l'immobilité des morts vivants pendant deux heures, épaules tombantes et visage virginal, dans 4.48 Psychose. Et se muer ainsi en sentinelle stellaire, au service d'une parole violemment aimante, celle d'un écrivain lucide jusqu'à en perdre la raison.

Cette présence, sans réserve, impose un silence religieux à l'assistance, qui profite de deux interludes noirs pour tousser, comme pour reprendre son souffle au bord de l'asphyxie, quitte à exaspérer le metteur en scène Claude Régy. Qu'importe les gargarismes: l'actrice paraît si loin de tout, si près de chacun, fracturée mais inébranlable face à son texte laminé, pantalon en cuir noir de combattante et pull bleu juvénile d'adolescente.

S'engager totalement, sans perdre la maîtrise du jeu, aime à dire l'actrice. Pour accéder à des régions de l'être où les lois communes ne s'appliquent plus. «Dès que j'ai eu le texte en main, j'ai pensé à Isabelle, confie Claude Régy, créateur sans concession. Je ne pouvais imaginer personne d'autre. Parce que cette comédienne a une relation forte avec un monde irrationnel.» Il y a dix ans, Régy avait d'ailleurs demandé à Isabelle Huppert d'être sainte et guerrière dans Jeanne au bûcher de Paul Claudel et Arthur Honegger pour la musique.

L'expérience marque l'actrice. Et le théâtre devient alors plus qu'une tentation: une nécessité. Elle paraît avoir vaincu ses inhibitions de jeunesse qui lui ont fait dire un jour: «Au Conservatoire, à Paris, j'étais intimidée par tous les auteurs. Je me disais que jamais je ne jouerais Claudel ou Racine.» La benjamine de la famille Huppert (trois sœurs et un frère, tous ultra-doués), la fille de l'entrepreneur spécialisé dans les coffres-forts, l'héroïne mutique et inoubliable de La Dentellière (1976) de Claude Goretta, ne se passe plus du vertige théâtral. Même si elle doit conjurer une peur sans nom, avant ce face-à-face sans garde-fou avec l'altérité – le public, le personnage, sa propre personne qu'elle dévoile et découvre d'un rôle à l'autre.

Isabelle Huppert ose tout. Orlando d'abord en 1993, d'après Virginia Woolf, sous la poigne martiale de l'Américain Bob Wilson. Tenue noire d'écuyère, épée fine de cérémonie, elle s'affirme au masculin et au féminin à la fois, magnifique en héroïne androgyne. «Jamais je n'avais connu un tel sentiment de liberté», confessera-t-elle plus tard. Elle réclame d'autres rôles, de préférence à corps perdu. Et s'offre alors en 1996 une fugue anglaise tragique. Elle se glisse sous la robe sanglante de Marie Stuart, jouée dans la langue de Shakespeare à Londres. Et subit les foudres de la critique, qui s'acharne sur la star française et son accent de grenouille.

Pause théâtrale. Et films en série. Sans perdre de vue la scène. Jacques Lassalle, homme de théâtre cinéphile, rêve d'elle pour Médée d'Euripide, héroïne infanticide. Depuis Saint-Pétersbourg où il répète George Dandin de Molière, il raconte: «Au cinéma, elle est une des rares personnalités à avoir décliné la transgression au féminin. Et elle est sans doute l'actrice française qui parle le plus de l'intériorité d'une femme, de tous ses possibles, avec une sorte d'ambiguïté spontanée.»

«Elle travaille sans relâche et j'admire son éthique, ses choix jamais hasardeux», dit de son côté le Genevois Jean-Quentin Châtelain, qui fut Jason en 2000 à ses côtés. Pas facile pourtant, soupirent d'autres interprètes, d'exister dans l'ombre du mythe. «C'est un processus inexorable, explique encore Jacques Lassalle. Les médias n'ont d'yeux que pour la star et des acteurs remarquables ont le sentiment d'être niés. Tout ça dans la férocité innocente du moment.»

Solitude altière de l'actrice. Humilité aussi. «Elle a une vaillance de petit soldat», observe Jacques Lassalle. Artiste au service des poètes qui contestent l'ordre établi. Oui, il faut la voir dans 4.48 Psychose, dialoguant avec un amoureux passager (Gérard Watkins, magnifique à l'arrière-plan), diagnostiquant la folie du monde qui est devenue celle de Sarah Kane, clairvoyante, voyante même.

Esprit brillant, l'Anglaise s'est suicidée à 28 ans. Isabelle Huppert, 49 ans, lui prête son corps et sa voix, pour révéler la force d'amour de son ultime adresse au monde. A distance fraternelle. Non pour se perdre. Mais pour se trouver, comme elle le confiait il y a quelque temps lors d'un passage au Festival de Verbier: «Après La Dentellière, j'ai décidé que je ne me perdrais pas dans mes rôles. Plus j'explore des franges violentes et douloureuses de ma personnalité, plus j'ai le sentiment de me libérer et de me construire.»

4.48 Psychose, Comédie de Genève, bd des Philosophes 6, du 3 au 8 décembre (rens. 022/320 50 01). Complet.