Portrait 

Adam Driver: «Chaque film qui sort n’est rien de moins qu’un miracle»

Il est le Sancho Panza du «Quichotte» de Terry Gilliam, le méchant de «Star Wars», prêtre chez Scorsese, poète chez Jarmusch. Entre blockbusters et films d’auteur, ce grand gaillard ténébreux s’impose comme une figure incontournable du cinéma

Bien sûr, il avait déjà traversé J. Edgar, de Clint Eastwood, Frances Ha, de Noah Baumbach, ou Lincoln, de Steven Spielberg. Mais c’est au détour d’une scène d’Inside Llewyn Davis qu’il a fait irruption dans l’espace cinématographique et l’imaginaire collectif. Dans un studio new-yorkais du début des années soixante, deux chanteurs enregistrent «Please Mr. Kennedy», un protest-song qui déménage. D’une voix grave, un troisième larron fait les harmonies et ponctue les refrains d’onomatopées diverses. En deux temps trois mouvements, l’escogriffe ténébreux s’approprie la scène.

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Deux ans après ce coup de force, Adam Driver incarne Kylo Ren, le fils rebelle de Han Solo et Leia, dans Star Wars: Le réveil de la force. Attiré par le côté obscur de la Force, ce moine soldat voue un culte à la figure ancestrale de Darth Vader. Le parricide qu’il commet lui vaut un statut à part dans la galerie des vilains de la galaxie, car on ne tue pas impunément une icône de la culture populaire. Lors de la première du film, il en était malade: «J’ai cru que j’allais vomir. Je serrais la main de ma femme. Elle m’a dit «Tu as vraiment froid, ça va?» Je savais ce qui allait venir –­ je tue Harrison Ford… – et je me demandais comment les deux mille spectateurs allaient réagir…»

Rugosité narquoise

Adam Driver est fascinant avec ses traits bruts de décoffrage où s’attardent quelques rondeurs enfantines et sa voix basse qui ondule un peu. A la fois cool et déterminé, il meut son 1,89 m avec l’aisance d’un matou gris dans la nuit et s’avère un faux taciturne: il parle à haut débit, avec franchise, préférant dire «je ne sais pas» plutôt que de faire le malin. Intelligent et travailleur, ce grand garçon ayant raté de justesse le brevet de gendre idéal pour excès de rugosité narquoise se double d’un pince-sans-rire.

Le métier d’acteur consiste à se fondre dans l’anonymat et à observer les gens alentour. Soudain les gens vous regardent. L’espion se fait épier. Ce n’est pas très confortable

A quelques heures de la première mondiale de L’homme qui tua Don Quichotte, il assène: «J’ai le sentiment que je devrais m’enfuir, comme si j’avais fait une grosse erreur – je plaisante», précise-t-il aussitôt. Emergeant du chaos qui a caractérisé la fabrication du film de Terry Gilliam, il minimise l’ampleur de la malédiction: «Chaque film qui sort n’est rien de moins qu’un miracle. Quichotte a pris trois ans, Scorsese a rêvé pendant vingt ans de Silence, et cela fait cinq ans que nous parlons d’Annette avec Carax. Que les choses soient difficiles n’a rien d’extraordinaire. Ce qui est extraordinaire, c’est la ténacité des créateurs».

Le comédien recèle un cancre qui a su échapper à la lecture scolaire obligatoire de Don Quichotte et repère des gags à la Marx Brothers dans le roman de Cervantès, qui décrète «hilarants» Adam Sandler, Ben Stiller et bien sûr La vie de Brian des Monty Python. C’est un aussi un homme redevable au destin qui énumère quelques moments clé de sa vie: les études d’art dramatique à Juilliard, la première pièce à Broadway, la série télé Girls, le travail avec Scorsese, Jarmusch ou Gilliam, Star Wars qui ouvre des portes… «C’est impressionnant, concède-t-il, mais les problèmes que j’avais avant Star Wars restent les mêmes»…

Il a aimé intégrer le monde très visuel et fantastique de Terry Gilliam. «Il avait son film en tête depuis vingt-cinq ans, et malgré cela, il n’est pas du tout rigide. Les grands réalisateurs ne sont jamais des dictateurs. Terry Gilliam est à la fois Sancho Panza et Don Quichotte. Le réaliste qui voit les enjeux et l’imaginatif sauvage. En fait nous sommes tous un peu Sancho, un peu Quichotte». Hilare, vêtu d’un jean usé et d’une chemise pop qui ont fait Woodstock, «épuisé à force d’avoir du plaisir», Terry Gilliam s’esclaffe et affine l’analyse: «Je suis plutôt Sancho. En fait, Quichotte, c’est le film, il s’est fait tout seul et moi je suis le gars qui cavale derrière!»

Espion épié

Au lendemain du 11 septembre 2001, Adam Driver s’engage dans l’armée. En 2003, un mois avant de partir pour l’Irak, il est démobilisé, à la suite d’une fracture du sternum survenue lors d’un accident de VTT. La guerre perd un soldat, le 7e art gagne une étoile. Il garde de sa formation militaire l’esprit de troupe. Il est indispensable de «soutenir l’équipe du film. Je sais que je fais partie d’un vaste tableau. Dans l’armée, vous faites partie d’une équipe et vous devez soutenir les autres dans leur travail. Alors j’essaye de faire ma part. Quand il le faut, je me rebelle tranquillement dans mon esprit, pour ne pas affecter ce tout qu’est le film».

Espérait-il devenir riche et célèbre en embrassant la carrière de comédien? «Oh non, non, non, se récrie-t-il. Mon but après les études était de gagner ma vie. Payer la nourriture, le loyer, fonder peut-être une famille. Je n’avais jamais imaginé que je travaillerais un jour avec les gens dont les films m’ont accompagné dès l’enfance.» Il n’est pas du genre à s’admirer: sur le tapis rouge, il prend juste garde à ne pas trébucher. Il gère comme il peut la pression de la célébrité: «Le métier d’acteur consiste à se fondre dans l’anonymat et à observer les gens alentour. Soudain les gens vous regardent. L’espion se fait épier. Ce n’est pas très confortable». Un dernier sourire et il a filé.


Profil

1983 Naissance à Mishawaka, Indiana.

2012-2016 Girls à la télévision.

2013 Inside Llewyn Davis, de Joel et Ethan Coen.

2015 Star Wars: Le réveil de la force, de J. J. Abrams.

2016 Paterson, de Jim Jarmusch. Silence, de Martin Scorsese.

2018 L’homme qui tua Don Quichotte, de Terry Gilliam; BlacKkKlansman, de Spike Lee; Annette, de               Leos Carax.

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