Art contemporain

Adam Szymczyk éclate la documenta entre Athènes et Kassel

Rencontre avec le directeur artistique du grand rendez-vous quinquennal de l’art contemporain, de passage à Genève

A l’heure du thé, Adam Szymczyk nous reçoit en jogging et sweat noirs. Avec sa silhouette d’éternel adolescent, dans cet hôtel genevois avec vue sur le Léman, il passerait facilement pour une star de la pop anglaise. Une heure plus tard, le curateur polonais, que le «Power 100» de «ArtReview» vient de classer seconde personne la plus influente du monde de l’art derrière le Suisse Hans-Ulrich Obrist, adoptera l’élégance cravatée, à peine moins décontractée, pour une soirée à l’ONU.

Rappeler le poids des décisions politiques

En ce 21 octobre, le directeur artistique de la documenta 14 compte parmi les invités d’un colloque organisé par l’ONG Art for the World et la Bibliothèque de l’ONU sur le rôle de l’art et des institutions culturelles dans la société contemporaine. L’occasion d’en savoir un peu plus sur le grand rendez-vous quinquennal de l’art contemporain, éclaté entre Kassel et Athènes.

A l’ONU, Adam Szymczyk se référera au nom de la manifestation, documenta, pour annoncer qu’une série de documents historiques y rappelleront le poids des décisions politiques. Comme le Code noir de Louis XIV régissant l’esclavage, l’encyclique papale Rerum novarum qui, à la fin du XIXe siècle, marquait l’engagement social de l’église catholique, ou encore la Déclaration des droits de l’Homme de 1948.

De multiples influences

Toujours au colloque d’Art for the World, Adam Szymczyk affirmera son désir de revoir l’approche méthodologique elle-même, pour ne pas reproduire un grand rendez-vous de l’art en plus, trop distant du monde réel. Ses références, ses modèles, sont variés. Ainsi, il cite l’architecte, artiste et pédagogue polonais Oskar Hansen et sa pratique de la «forme ouverte», tendant à œuvrer en relation avec l’environnement, humain et non-humain, tendant surtout à risquer sa subjectivité au contact des autres.

Il cite aussi l’homme de théâtre brésilien Augusto Boal, et son Théâtre de l’opprimé, thérapeutique et subversif, Ulises Carrion, poète mexicain dont il apprécie les stratégies pour éloigner le commun, le vulgaire. Ou encore l’inventeur de la «promenadologie», qui enseigna plus de vingt ans à l’Université de Kassel, le sociologue suisse, théoricien du paysage, mais aussi aquarelliste, Lucius Burckhardt, ainsi que son épouse et collaboratrice Annemarie.

Donner à l'ONU le réel pouvoir d'unir les hommes

Plus tard, quand une femme dans le public demande aux intervenants ce qu’ils feraient avec une baguette magique, Adam Szymczyk souhaite donner à l’ONU le réel pouvoir d’unir les hommes. Et il évoque, comme une sorte de nouvelle Internationale possible, la composition pour piano de l’Américain Frederic Rzewski, The People United Will Never Be Defeated, 36 variations à partir du chant chilien El pueblo unido jamás será vencido!, hymne de la résistance à Pinochet.

Frederic Rzewski interprète ses «36 Variations on «The People United Will Never Be Defeated!»

Le Temps: A l’aune de ces références artistiques, se profile donc une documenta 14 très engagée. Mais avant cette soirée onusienne, à l’heure du thé, nous avons demandé à Adam Szymczyk si, jeune curateur, il imaginait avoir un jour la responsabilité de la documenta? Etait-ce un rêve pour lui?

Adam Szymczyk: Quand j’ai vu pour la première fois une documenta, la documenta 10, en 1997, c’était une expérience riche, submergeante, différente de la visite de n’importe quelle autre exposition d’art. Le souvenir en est toujours très fort. Peu à peu, il s’est transformé en une sorte de défi, et quand j’ai été approché par le comité de sélection en 2013, j’ai trouvé ça formidable.

– La proposition que vous avez défendue à ce comité était-elle déjà très politique?

– Ma proposition est par excellence politique – je devais expliquer comment je souhaitais atteindre ces dimensions politiques.

– Et sont-elles pour vous un héritage de l’histoire de la documenta depuis 1955?

– La première documenta a été créée dans le sillage de l’effort allemand pour reconstruire la société. Du point de vue de son curateur, Arnold Bode et dans celui des artistes, c’était une déclaration pour plus d’humanité, pour revenir aux valeurs existant avant l’époque nazie.

Ainsi, je suppose que la documenta avait d’abord une intention politique puis elle est devenue un format, celui d’une grande exposition internationale. Bien sûr, par moments, elle a accru sa couleur, son intention politique. Les éditions vraiment engagées dans leur temps ne se sont pas contentées de présenter des artistes actifs à ce moment-là mais elles ont inclus des débats politiques en lien avec l’état de la société, ou des sociétés, en premier lieu en Europe, et depuis 1997, également en dehors de l’Europe.

Pour moi, à la documenta 10, quand Catherine David a proposé un programme de cent dates et de cent invités c’était aussi cela qui était important. En abordant des questions de géographie, de méthodologie, cela devenait impossible de revenir en arrière. Les documenta suivantes n’ont pu qu’adopter les larges dimensions d’un monde globalisé.

Les archives de la documenta

– La dernière a d’ailleurs eu des extensions à Kaboul, au Caire, à Banff…

– Oui, ce que j’ai compris des intentions de Carolyn Christov-Bakargiev, c’était qu’elle souhaitait établir des avant-postes ou des actions pouvaient être tentées, au moins à une petite échelle. Il est difficile pour moi de revenir sur ce qu’a fait Okwui Enwezor en développant la documenta 11 en différentes étapes. Il a organisé ces conférences dans différents endroits à travers le monde, aussi bien à Santa Lucia qu’à New Delhi. L’exposition devenait ainsi le point final de tout le processus. Je reconnais une sorte de généalogie dans cette manière de faire mais je suis plus intéressé à déstabiliser l’unicité et la singularité de l’événement. C’est un geste anti-spectaculaire que de doubler le spectacle puisque celui-ci ne peut alors être abordé frontalement. Il ne peut l’être qu’à travers des techniques appropriées.

Je souhaite miner l’unité d’action de l’exposition, avec un autre temps, un autre lieu où cela se passe. Pour cela j’ai pensé à la Grèce parce que c’est un exemple si incroyable et peu étudié de l’échec apparent d’un pays. Il reçoit des critiques massives et se voit donner des leçons alors que je pense que nous pouvons apprendre quelque chose d’Athènes. Nous avons donc commencé à générer l’exposition à partir de ce lieu. Je ne sais pas ce que nous allons apprendre mais nous devons changer la perspective à partir d’une situation périphérique. Regarder depuis cette grande ville européenne qui a beaucoup de problèmes est très différent que regarder depuis Kassel, Genève ou Londres.

– La dualité entre Kassel et Athènes, et donc entre Allemagne et Grèce, paraît intéressante au vu des relations entre les deux pays ces dernières années.

– Il y a une sorte d’enchevêtrement entre les deux pays au moins depuis le XVIIIe siècle. Ainsi, si l’on considère les modèles du début du mouvement romantique allemand et la construction de toute l’identité de l’Allemagne, comme une nation et un pays, au XIXe siècle, on trouve par exemple la revue des frères Schlegel, «Athenäum». L’Antiquité grecque est au cœur du mouvement d’émancipation qui suit la Révolution française. Puis la guerre d’indépendance grecque contre l’empire ottoman se termine par l’établissement d’un système monarchique et le premier roi de Grèce, Othon 1er, vient de Bavière. Othon va commencer à construire la Grèce à partir des idéaux philhellènes hérités de son père Louis 1er de Bavière.

Mais sa vision classique est difficile à marier avec la tradition byzantine et orthodoxe. C’est en fait une sorte de déni de la Grèce contemporaine. C’est pourtant à partir de ces éléments que le pays a évolué jusqu’à aujourd’hui. Il y a définitivement un lien entre la Grèce et l’Allemagne. Mais ce n’est qu’une part de la réalité. Cela n’a rien à voir avec le fait qu’aujourd’hui l’Allemagne est la destination idéalisée de tant de personnes tentant d’entrer en Europe. Ils y pénètrent par la Grèce, par la frontière turque ou par la mer. Ils sont sur le chemin de l’Allemagne et ils restent en Grèce.

– Comment s’organise la documenta entre Kassel et Athènes?

– Les artistes sont invités à visiter Athènes, ce qui peut paraître un moment paradoxal, ainsi que Kassel. Ils regardent avec les curateurs et moi ce qu’ils souhaitent montrer sur l’un ou l’autre des sites ou dans les deux. Nous cherchons avec eux la meilleure réponse.

– Au printemps, Jan Fabre, nommé par le ministre de la culture grec pour diriger le festival d’Athènes, a très vite été contraint à démissionner. Quel est votre regard sur cet échec?

– J’ai entendu des opinions contradictoires. Les politiques n’ont pas non plus aidé à trouver une solution constructive. Ils ont choisi un artiste qui n’avait aucune habitude de travailler en Grèce et qui n’a pas pris en compte les gens de théâtre de ce pays. Il s’est ainsi déconsidéré et sa démission a été demandée au ministre de la culture. Jan Fabre l’a donnée et un Grec a été nommé à sa place pour conduire le festival. Il est difficile pour moi de prendre une position car je n’étais pas dans ses discussions qui concernent plutôt les gens de théâtre.

– On peut supposer que Jan Fabre ne sera pas un des artistes de documenta 14

– Nous n’avons pas annoncé la liste des artistes. Et nous n’annoncerons pas de liste d’artistes.

– La documenta publié déjà un magazine.

– Nous avons déjà produit deux numéros de «South as a State of Mind», un magazine créé en 2012 par Marina Fokidis, membre de l’équipe de la documenta 14. Elle a accepté que «South» devienne le magazine de la documenta pour quatre numéros. Nous essayons de parler des problèmes de l’hémisphère sud, de méthodologie, de politique queer et de nombreux autres sujets. Nous évoquons les processus de l’exposition, les visites des artistes, c’est une sorte de compagnon de voyage. Il n’y a pas un thème général, nous essayons plutôt de rassembler des sujets, nous trouvons des documents que nous réimprimons, nous publions de la poésie. Le troisième numéro va paraître. Il y aura notamment un sujet sur la faim et le langage. Les deux sont une question d’orifice.

– Vous venez de Pologne. Au vu de votre intérêt pour l’histoire, cela a sans doute de l’importance?

– L’histoire politique de mon pays appartient à l’histoire européenne, avec tous les drames que cela implique. Mais ce qui est intéressant pour moi dans le cadre de la documenta, c’est qu’en termes de production artistique et culturelle, l’histoire de la Pologne est mineure et peut être utilisée comme une sorte de programme ou de modèle pour parler de l’histoire plus large. De même, si vous regardez l’art en Grèce, le développement de la modernité grecque porte toujours une sorte de tendance anti-moderniste en lui, ce qui crée une dynamique très intéressante pour les artistes. Ils ont souvent créé contre des formes d’oppression culturelle ou politique.

Ainsi, en 1933, au Congrès international d’architecture moderne, à Athènes, le conférencier grec émet des réserves à propos de l’uniformisation du modernisme. Il propose certaines distinctions, un respect des traditions, des manières de construire qui tiennent compte des spécificités du lieu et du paysage. C’était une tentative de résister à un modèle unifié. De même, les peintres grecs de cette importante période moderne sont venus à Paris, ils ont étudié Matisse, Picasso… mais finalement ils voulaient créer à leur façon, dans un langage cohérent.

A sa naissance, la documenta a fait beaucoup pour canoniser la modernité.C’est aussi un retour au point de vue de l’occident. Le premier nom de l’organisation qui gère l’événement était Société de l’art occidental du XXe siècle. Il a ensuite été transformé simplement en documenta gGmbH (société sans but lucratif). Le premier nom n’était pas vraiment tenable politiquement.

– Que vous a apporté votre séjour à Bâle?

– Sans doute le verrez-vous à la documenta puisqu’une bonne partie des artistes que j’ai exposés à la Kunsthalle durant ces dix années incroyables seront présents. A Bâle, j’ai appris à travailler avec une institution, pour moi c’était un gros défi, peut-être plus gros encore que d’être nommé à la documenta. A cause de l’histoire de l’institution, de la densité de la vie culturelle à Bâle en et Suisse. J’ai essayé de faire de mon mieux. Ça a été une expérience cruciale et formatrice et une occasion d’ouvrir mes horizons très eurocentrés. A la documenta je travaille de la même façon, en apprenant toujours.

La Kunsthalle de Bâle était une chance, la Biennale de Berlin en 2008 aussi. Nous sommes plutôt amenés à nous spécialiser, pour avoir une ambition plus large, vous devez admettre de faire des erreurs et essayer de profiter de votre expérience. Vous ne pouvez pas juste simplement maintenir votre position particulière et étroite. Vous devez vous ouvrir. Avec 46 ans d’expérience de vie sur cette planète, peut-être que je peux commencer à dire quelque chose.

– Et vous le faites à travers le programme de cette documenta.

– Oui, en ce moment, c’est particulièrement intéressant, notamment grâce à une expérience qui consiste à recueillir des livres interdits, par toutes sortes de censure, dans toutes sortes de pays. Nous les examinons, validons et cataloguons un par un en partenariat avec l’université de Kassel. C’est un beau projet pour aujourd’hui, que nous avons présenté à la foire du livre de Francfort. Nous cherchons des donateurs de livres interdits, y compris des dons de particuliers.

«Le Parthenon des Livres» est un projet de l’artiste argentine Marta Minujín, qui en avait fait une première version en 1983, après la chute de la junte militaire. En tout, 100 000 livres représentant tout le spectre de la censure devraient être collectés pour une installation géante à Kassel, reprenant l’architecture du Parthénon.

L’appel à donation pour le «Parthenon des livres»


A voir

documenta 14 à Kassel et Athènes, www.documenta14.de

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