Écrans

Adapter une série TV en film, mission impossible

Le naufrage d’Alerte à Malibu rappelle cette dure loi: les séries s’adaptent mal en longs-métrages. Analyse narrative et économique de cette difficulté à condenser les feuilletons

Il y a bien des allusions à la série d’origine, et l’apparition de vedettes de l’époque, mais c’est si pesant, si vain. A l’écran ces jours, Alerte à Malibu ne représente pas seulement un échec commercial, c’est aussi une faillite artistique, si tant est qu’il y ait une once d’art dans cette entreprise. Et ce n’est pas une première: sauf exception, les adaptations de séries TV en longs-métrages tournent le plus souvent à la caricature godiche ou au recyclage décérébré. Pour une franchise, Mission: Impossible, dont les responsables ont réussi à transmuter le feuilleton en films défendables, combien de Sex and the City, de Charlie’s Angels ou de Belphégor, c’est-à-dire de dérivations qui n’apportent rien au cinéma, pas plus aux séries?

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D’abord, il faut relever la diversité des situations. Les adaptations relèvent de motivations diverses. Dans le contesté et pourtant malin Miami Vice sur grand écran, Michael Mann ne faisait que reprendre le motif poudré de sa série originelle, et le tisser une fois encore. Avec Twin Peaks: Fire Walk With Me, un an après la fin de la série – et vingt-quatre années avant son retour ces jours –, David Lynch, grâce à un chèque de Martin Bouygues, opérait un sublime retour à sa ville fictive avant la mort de Laura Palmer. L’option de la prequel se justifiait. Même le premier long-métrage de X-Files, conspué par bien des fans, avait sa raison d’être: Chris Carter y concluait sa saga surnaturelle. Sauf que ce n’était, finalement, pas une conclusion, ce qui engloutit le sens de l’entreprise.

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Avec des films tels qu’Alerte à Malibu, ou Chapeau Melon et Bottes de cuir, The Green Hornet au début de cette décennie, etc., –, la dynamique est simplement capitalistique; les investisseurs misent sur une marque déjà établie (la série), et des produits existants, les personnages, les environnements, les procédés narratifs… Le calcul repose sur l’idée que le nouveau produit aura une audience acquise, une forme d’abonnement nostalgique dont les fans s’acquitteront avec plaisir (leur ticket, les pop-corn et les boissons pour l’écosystème), ainsi que de potentiels nouveaux amateurs. Ce dernier point ne se vérifie jamais.

Pourquoi est-ce que cela ne marche pas? Parce qu’un long-métrage, c’est court. L’évidence explique le problème majeur des adaptateurs. La série a pour elle la durée, et ce qu’elle permet. La scénariste et réalisatrice romande Pilar Anguita-MacKay, qui a créé à la fois des films (dont La Mémoire des Autres) et une série (Anomalia), explique: «Dans une série, on fabrique un univers, on suit les motivations et les effets des décisions de plusieurs personnages. Cela repose sur une richesse que le long-métrage ne peut pas posséder. D’une série à un film, on passe de multiples pistes narratives à une seule, ce qui, objectivement, est un appauvrissement. Dans le long-métrage, les enjeux doivent être beaucoup plus importants, ils doivent représenter bien davantage pour les protagonistes, et cela doit se dérouler beaucoup plus vite.»

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Un défi. Le cinéma a ce handicap de base, être circonscrit à sa durée fixe, pour une œuvre présentée en salle – les caractéristiques que vantaient les responsables du Festival de Cannes face à Netflix: le débat est sans fin…

Il ne s’agit pas là de ranimer la vieille querelle cinéma versus séries TV. Il faut juste souligner le fait que dans le cas d’une condensation d’une série en film, les auteurs partent avec un handicap majeur. Pilar Anguita-MacKay détaille: «Songez à Narcos. Cette série repose sur de nombreux personnages, qui ont chacun leurs motivations et leurs choix, à commencer évidemment par Escobar. Pourtant, son sujet, son seul objet central, est la drogue, et la manière dont, autour d’elle, se construisent des réseaux. Vous pouvez raconter cela dans une série, parce que vous pouvez poser de nombreuses questions, même si vous en avez une centrale. Dans un long-métrage, vous n’avez droit qu’à une seule question dramatique, sur un protagoniste.»

A Hollywood comme ailleurs, mais à Hollywood plus qu’ailleurs, les dérivations de séries représentent des paris économiques. On part de l’idée que l’engagement est un peu moins risqué, puisque les fondamentaux du produit sont connus.

Alerte à Malibu, le film, a coûté 69 millions de dollars. Pour la sixième saison de Game of Thrones, sans doute la saison la plus coûteuse de l’histoire des séries TV jusqu’à nouvel avis, HBO a débloqué 100 millions, 10 millions par épisode. Alors que, succès oblige, les budgets des séries TV ne cessent de grimper, ils demeurent plutôt modiques face à la perpétuelle machine à dépenser que représente l’industrie cinématographique hollywoodienne.

Or les séries emportent la mise sur le plan narratif, et donc, de la fidélisation tant recherchée par les nouveaux acteurs par abonnement que sont Netflix ou Amazon.

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Il est à parier que si les grandes entreprises audiovisuelles américaines étaient soudainement fusionnées, la Hollywood du cinéma serait mise à mort presque sur-le-champ. Même si la prise de risque se révèle supérieure dans les séries, leurs atouts économiques paraissent sans conteste supérieurs: elles permettent de remplir les tuyaux tout en gardant en alerte la clientèle, sur son canapé, qui réclame des chips et des nouvelles histoires.

Pourtant, ces mondes, le cinéma et les séries, coexistent. Et comme la boîte à idée de Hollywood peine à trouver ses nouvelles pépites, il faut craindre l’arrivée de nombreux nouveaux films dérivés de séries TV. Plusieurs sont d’ailleurs en chantier.


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