théâtre

Adèle disparaît, le village se défait

A Nuithonie, près de Fribourg, une comédie raconte les joies de la province. Un peu lisse et lent, le spectacle doit gagner en mordant

Une jeune fille disparaît et c’est un village entier qui se défait. Mais sur le mode comique, car Rémi de Vos n’a pas la satire désespérée. Dans Le Ravissement d’Adèle, à voir à Nuithonie, près de Fribourg, avant une tournée romande, l’auteur français profite de la brèche ouverte par cette disparition pour pénétrer dans les foyers et dévoiler les petits secrets et grands tremblements de chacun. Boucher inouï de grossièreté, vieillard mythomane, institutrice angoissée, mari impuissant, nymphomane désemparée… Face à cette radiographie de la vie provinciale mise en scène par Geneviève Pasquier, on se félicite une fois de plus d’habiter dans l’anonymat et la multiplicité des grandes villes…

Radiographie. Le terme s’impose dès la découverte du décor. Prenant des libertés avec les indications du texte, Didier Payen propose une scénographie unique qui embrasse dans un même regard trois intérieurs et un commerce, la boucherie. Une sorte de découpe, type maison de poupée, qui raconte avec habileté les liens contraignants unissant les habitants. L’idée que, vu l’extrême proximité, tout se sait, tout se sent. L’idée aussi que derrière ce mobilier et ces jolis coloris se cachent les pires angoisses, les pires compromis.

A ce stade – mercredi était soir de première à Nuithonie –, le spectacle est trop gentil. Vu la trempe des comédiens (Séverine Bujard, Nicolas Rossier, Carine Barbey, Anne-Catherine Savoy, Lionel Frésard, Pierre Banderet…), la charge peut aisément gagner en rythme et en férocité. Car ce qui se raconte sur fond de boucherie est saignant. Mais d’abord, un chagrin blanc: le désœuvrement. La bouchère (Anne-Catherine Savoy) s’ennuie. Elle aimerait peindre, s’évader, rêver sa vie. Au lieu de cela, elle se coltine un affreux mari (Lionel Frésard) et des clients rasoirs (dont Nathalie Cuenet, en aristo pincée) auxquels elle sourit mécaniquement dès que la sonnette d’entrée retentit.

Le mortel ennui, c’est aussi ce qui pèse sur les épaules d’Emma, 15 ans (Stéphanie Schneider). Elle rêve de grands espaces et tente de se faire la belle avec un punk de passage (Guillaume Prin). Elle est rattrapée par l’inspecteur affolé (Gabriel Bazicchi) et doit rentrer soigner l’angoisse de sa maman (Adrienne Butty Bucciarelli) dont le karma est en effet pesant: tous les hommes que cette institutrice a aimés sont morts dans des accidents.

Le ton monte dans l’inconfort. Et monte encore lorsque Stéphanie Bertholet, créature à l’éros insatiable (Carine Barbey), séduit de force l’innocent du village (François Karlen) à défaut d’être honorée par son époux (Nicolas Rossier). C’est lui, le père éploré dont la fille, Adèle, a disparu. Mais, à vrai dire, la disparition n’est qu’un prétexte pour secouer le village et le décapsuler quand la pression est à son comble.

La grand-mère de la jeune disparue est aussi un élément qui fait pschiiit. Elle a l’autorité de Séverine Bujard et, côté enquête, prend la direction des opérations. Le 3e âge rayonne d’ailleurs sous la plume de Rémi de Vos: le couple de petits vieux rivé à sa cuisine (Pierre Banderet et Anne-Marie Yerly) est un sommet de drôlerie. Lui, bourru et mythomane. Elle, patiente et ahurie. Les deux, dans un pathétique et finalement touchant commerce amoureux.

Ecrit en 2008 pour le Théâtre du Peuple de Bussang, dans les Vosges, cette partition suppose la présence en scène d’une dizaine d’enfants. Dans chacune des six villes de la tournée, la Compagnie Pasquier-Rossier sollicite des élèves des ateliers théâtres locaux. Une jolie manière de sortir du milieu. Mais il ne faudrait pas que cet élément polisse trop le spectacle. Comme en témoignent l’assaut nocturne à la boucherie ou la scène de séduction du simplet, le texte va au-delà de la série TV. Moyennant ce supplément de mordant dans le jeu, Le Ravissement d’Adèle sera délicieusement dérangeant.

L e Ravissement d’Adèle , Nuithonie, Villars-sur-Glâne (FR), 026 350 11 00, www.equlibre-nuithonie.ch, tournée sur:www.cie-pasquier-rossier.ch, 2h15.

Le fait divers est un prétexte pour secouer le village et le décapsuler quand la pression est à son comble

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