Portrait

Adèle Exarchopoulos, le cinéma pour se découvrir

La comédienne française, lauréate d’une Palme d’or pour «La Vie d’Adèle», est à l’affiche de «Sibyl», un drame psychologique dans lequel elle incarne une actrice à la dérive

L’année 2013 restera à jamais, dans sa biographie, comme une sorte d’an zéro. Adèle Exarchopoulos a 19 ans lorsqu’elle descend à Cannes défendre La Vie d’Adèle. Le film d’Abdellatif Kechiche fait sensation, comme sa performance bouleversante et physique face à Léa Seydoux. A tel point que le jury, présidé par Steven Spielberg, décide d’octroyer une triple Palme d’or récompensant aussi bien le réalisateur que ses deux interprètes. Une première dans l’histoire du festival.

Le film sera les mois suivants au centre d’une polémique lorsque Léa Seydoux accusera Kechiche de harcèlement psychologique. Mais pour la jeune Adèle Exarchopoulos, il est un tremplin formidable qui lui vaudra une vingtaine de récompenses, dont le César du meilleur espoir. Toujours en quête de nouveaux visages, l’industrie cinématographique est bouleversée par la sensualité incandescente de la Française. On en oublierait presque qu’elle a déjà alors près de dix rôles à son actif.

Au moment de la sortie de La Vie d’Adèle, elle nous disait qu’une actrice doit être capable de s’adapter aux différentes méthodes de travail des metteurs en scène. «Ce film a été une chance inouïe. Si c’était à refaire, je le referai.» Six ans plus tard, c’est à Cannes qu’on la retrouve. Par politesse peut-être, elle dit se souvenir de ce premier entretien réalisé à Paris alors qu’elle était en pleine séance maquillage. La Française n’a pas perdu sa spontanéité. Elle veut d’abord savoir, avant qu’on évoque Sibyl – le troisième long métrage de Justine Triet, présenté en compétition quelques jours avant sa sortie –, comment se déroule notre festival. «Le Céline Sciamma, il est comment? Et le Desplechin? Ah, c’est le film d’Almodóvar qui vous a le plus touché… J’ai hâte de le voir!»

Histoire à tiroirs

On évoque alors le trublion Quentin Dupieux, dont Le Daim sort le mois prochain. Elle adore son univers et est tout à son enthousiasme d’avoir été engagée sur son prochain film: «C’est un maître absolu du surréalisme, un génie.» Adèle Exarchopoulos parle vite, tutoie et vouvoie dans un même élan, répond aux questions brièvement, parfois avant même la fin de la question. Elle est arrivée sur la Croisette le matin même et se dit plus excitée qu’angoissée à l’idée de fouler le tapis rouge pour la séance de gala de Sibyl. «Si tu es dans l’appréhension, tu ne dors pas. Ça ne sert à rien.»

Trois ans après La Vie d’Adèle, son premier retour à Cannes ne fut pourtant pas mémorable. Elle était venue défendre son premier film américain, The Last Face, de Sean Penn, où elle avait pour partenaires Javier Bardem et Charlize Theron. Le film sera unanimement démoli par la critique internationale. «Ce n’est pas moi que cet accueil avait affectée personnellement, dit-elle aujourd’hui. Et ça fait partie du jeu. Mais avec l’empathie que j’ai pour Sean, ça m’a quand même fait du mal.»

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Sibyl raconte l’histoire d’une psychiatre, jouée par Virginie Efira, décidant d’abandonner son métier pour renouer avec sa passion de l’écriture. Alors qu’elle explique à ses patients qu’ils devront désormais aller s’épancher ailleurs, elle accepte de recevoir une jeune femme au bord de la crise de nerfs. Margot est comédienne, enceinte d’un acteur qu’elle aime, mais qui se trouve être le compagnon de la réalisatrice sous la direction de laquelle ils sont tous les deux en train de tourner. Lorsqu’elle a lu le scénario, Adèle Exarchopoulos a immédiatement aimé cette histoire à tiroirs. «Il y a quelque chose de vertigineux chez Justine. Elle est dans une forme de déconstruction, de mélange des genres. J’adore les films qui ont comme les siens plein de niveaux de lecture.» On avance que Sibyl propose en sous-texte une réflexion sur cet art des faux-semblants qu’est le cinéma, elle acquiesce: «Ça raconte la création, ça raconte la solitude.»

Pour se rendre compte de manière empirique de ce qu’on éprouve lorsqu’on se dévoile à une inconnue, la Française est allée voir un psy, mais juste deux fois, car elle a eu la flemme, rigole-t-elle. «La psychanalyse, l’introspection, ça me fascine.» Pour elle, le cinéma peut être une forme de thérapie. «Certains personnages, c’est une rencontre avec soi-même. Parfois, on se découvre des forces ou des failles, comme lorsqu’on se surprend à aimer faire quelque chose qui est mauvais.»

Plus peur d’avoir peur

Depuis La Vie d’Adèle, elle a enchaîné les rôles volcaniques, les personnages aux émotions exacerbées. «Je sens qu’on me réduit vachement à ça, concède-t-elle, même si je ne sais pas exactement ce que signifie «ça»… J’aime les personnages avec des failles parce qu’on a beaucoup de liberté lorsqu’il s’agit de se laisser traverser par des émotions, des névroses. Il y a quelque chose de libératoire, de l’ordre de l’abandon. Mais j’aimerais bien aussi jouer des personnages plus pudiques, moins bavards.»

Si Adèle Exarchopoulos a eu jadis envie de prouver aux autres de quoi elle était capable, c’est désormais à elle seule qu’elle souhaite rendre des comptes. Après sa Palme et son César, elle a douté, se disant qu’après l’engouement viendrait le silence. Mais aujourd’hui, elle n’a plus peur d’avoir peur. La suite? Elle ne se pose pas trop de questions et attend de voir ce que la vie lui réserve, tout en avouant être surtout à l’affût de tout ce qu’elle ne connaît pas encore.


Profil

1993 Naissance à Paris.

2001 S’inscrit à l’école de théâtre Acte Neuf.

2010 «La Rafle», de Jocelyne Bosch.

2013 Palme d’or pour «La Vie d’Adèle», d’Abdellatif Kechiche.

2016 «The Last Face», de Sean Penn.

2019 «Sibyl», de Justine Triet, et «Noureev», de Ralph Fiennes.

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