Elle pourrait être la grande fille qui jouait au football avec les garçons dans le pré, derrière la maison, et qu’on croisait parfois en bas de l’immeuble, couverte de poussière et les yeux brillants. Mais elle est Adèle Haenel, une des comédiennes les plus étranges et les plus talentueuses apparues en France ces dernières années.

Née à Paris le 1er janvier 1989, d’une mère enseignante et d’un père traducteur d’origine autrichienne, elle suit très jeune des cours de théâtre: «J’adorais jouer, imiter les gens, faire semblant d’être quelqu’un d’autre. De là à une scène de théâtre il n’y a pas une grande différence». Suite à un casting malchanceux de son frère, elle franchit le pas et tient un premier rôle en 2002 dans Les Diables, de Christophe Ruggia, l’histoire de deux orphelins cherchant une maison jaune aux volets bleus.

Ensuite la comédienne s’éclipse, étudie un peu la sociologie et l’économie. Elle revient cinq ans plus tard avec Naissance des pieuvres. Dans ce film aquatique consacré à l’éveil de la sexualité, la comédienne incarne une femme fatale précoce. Pendant le tournage, elle rencontre un type de cinéma qui lui correspond, des gens qui pensent différemment et la réalisatrice Céline Sciamma (Tom Boy, Bande de filles), sa compagne.

Pur présent

Elle estime qu’«être actrice c’est s’engager». Elle a refusé un bon nombre de propositions à cause de rôles sexistes, «des personnages de filles complètement niaises ou bien des victimes. Je ne vois pas pourquoi dans les films les jeunes comédiennes devraient être soit connes, soit se prendre des gifles sans jamais répliquer!»

Après quelques films mineurs, courts-métrages et téléfilms, dont Déchaînées de Raymond Vouillamoz (et elle n'est pas feinte, la stupeur qu'elle exprime en découvrant au hasard des archives de la TSR les citoyennes helvétique de 1970 opposées au droit de vote pour les femmes...), Adèle Haenel incarne Léa, dite «la Poupée» dans L’Apollonide: Souvenirs de la maison close, de Bertrand Bonello. Ce rôle lui vaut d’être nominée pour le César du meilleur espoir féminin. Grande et solide blonde aux yeux bleus, la jeune comédienne impose sa «bonne santé germanisante», comme elle dit, mais plus encore son étrangeté sur les contreforts les plus audacieux du paysage cinématographique français.

Suzanne, de Katell Quillévéré, évoque le destin erratique d’une jeune femme peu douée pour le bonheur. Adèle incarne la grande sœur de cette inadaptée, entraînée malgré elle vers le malheur. La réalisatrice dit d’Adèle qu’elle est «incroyablement cinégénique. Son rapport au jeu est pur présent, immédiateté et disponibilité absolues au moment où la scène démarre. De profil, elle est angélique, presque enfantine, de face, il se passe autre chose, une dureté et une profondeur apparaissent.

Danse tribale

La comédienne fait ses débuts sur scène au Festival d’Avignon dans La Mouette, dirigée par Arthur Nauzyciel, puis enchaîne avec L’Homme qu’on aimait trop, un drame d’André Téchiné. Elle y interprète une femme fragile qui se damne. Le film lui doit sa meilleure scène: grandie dans le tutu de la danse classique, une sage héritière s’éclate soudain sur un rythme africain, révélant le feu sous la glace. Peut-être est-ce dans cette transe que l’actrice a ouvert ses ailes de géante qui l'ont élevée jusqu'au César du Meilleur second rôle.

Evoquant cette chorégraphie tribale, Téchiné parle d’«une échappée, un désir d’évasion, une insoumission révélant une force de la nature. Par ailleurs le réalisateur souligne le «fort potentiel burlesque d’Adèle» qui, selon lui, tirerait son inspiration des cartoons. Il est vrai que la jeune femme, grande lectrice ne cessant jamais de réfléchir a eu Jim Carrey pour première idole, a grandi avec Le Roi Lion et Le Livre de la jungle, vénère les dessins animé de Miyazaki et Takahata.

Thomas Cailley abonde dans ce sens: «Adèle mérite un grand rôle burlesque. Son corps est fait pour, infiniment gracieux et terriblement brut à la fois». Dans Les Combattants, il lui confie le rôle de Madeleine, une névrosée qui se donne les moyens d’affronter la fin du monde, déboule comme un ouragan dans la vie des gens et pose un regard lourd de réprobation sur tout ce qui l’entoure. Cette décharge énergétique est récompensée par le César de la meilleure actrice en 2015.

Qui est Romy Schneider?

La grâce minérale d’Adèle Haenel fascine. «Super-héroïne sans superpouvoirs» (Cailley), elle bouscule les protocoles (en recevant le prix Romy-Schneider, elle avoue n’avoir jamais vu Romy Schneider au cinéma), le consensus et les idées reçues. Dans Télérama, elle râle sec: «C’est vrai que le cinéma blanc et masculin, j’en ai marre. C’est pour ça que je ne veux pas aller voir Le Pont des espions, de Spielberg, qui est peut-être très beau, mais c’est quoi ces mecs qui mettent des chapeaux et viennent sauver la planète?»

En 2016, on retrouvera Adèle Haenel dans trois films, Les Ogres, de Léa Fehner, qui suit une compagnie de théâtre itinérante dans le Sud-Ouest, Orpheline, d’Arnaud  des Pallières et La Fille inconnue, de Jean-Pierre et Luc Dardenne, une rencontre qui semble évidente, tant l’alliage d’animalité et de rationalité qui fonde la comédienne entre en résonance avec le réalisme social des deux frères.