Depuis le temps qu’on l’attendait, cet album, on commençait à ne plus vraiment y croire. Après deux premiers enregistrements qui avaient fait d’elle une chanteuse rassembleuse, capable de séduire les spectateurs de The Voice comme les amateurs de soul, les jeunes filles en fleur comme les bobos blasés, Adele annonçait en octobre 2012 que son troisième disque sortirait à l’horizon 2014. Les plus de 30 millions de personnes qui avaient acheté le deuxième – un chiffre assez ahurissant à l’heure où le téléchargement illégal règne en maître – ont du coup passé l’année dernière à guetter les signes de son retour. En vain.

Ces vingt-quatre derniers mois, la presse anglaise a régulièrement donné des nouvelles de la Londonienne, évoquant notamment des collaborations avec le semi-retraité Phil Collins et le prolifique Damon Albarn, devenu au fil de ses multiples projets (Blur, Gorillaz, Mali Music, The Good, the Bad and the Queen, Rocket Juice & the Moon) un des musiciens et producteurs les plus passionnants et influents de la pop anglaise. Au final, l’ex-Genesis a été éconduit par Adele, ce qui semble l’avoir blessé, tandis qu’Albarn a lui-même claqué la porte du studio dans lequel il travaillait avec sa cadette, jugeant ses nouveaux morceaux très moyens. Là, c’est la jeune femme qui a avoué sa déception: «Il ne faut jamais faire appel à ses idoles…»

Ballade neurasthénique

Malgré ces défections et une perte estimée par le Daily Mail à 2 millions de livres sterling, le troisième album d’Adele, «25», devrait permettre au label XL Recordings un joli retour sur investissements. Disponible depuis hier matin, mais absent des sites d’écoute en ligne pour maximiser le profit, il s’inscrit dans la continuité du précédent, «21», qui en 2011 voyait la chanteuse se laisser aller à de superbes envolées soul au son très seventies et à l’imparable groove mid-tempo («Rolling in the Deep», «Set Fire to the Rain» et «Someone Like You»), mais aussi proposer quelques scies pénibles, à l’image de la neurasthénique ballade «Turning Tables». Sorti trois ans plus tôt, «19» était plus cohérent, avec en points d’orgue «Daydreamer», un morceau qu’on aurait dit composé par le grand Burt Bacharach, et «Chasing Pavements», une mélodie d’une belle évidence transcendée par une basse qui swingue.

Si Adele déchaîne les passions, c’est parce qu’elle semble, à l’inverse de ces starlettes interchangeables pour qui la pop est plus une affaire d’attitude que de talent, authentique. Elle n’a pas été révélée par une émission de télé-réalité, mais est diplômée d’une école d’art et compose elle-même ses morceaux, avant de les retravailler en studio avec l’aide de ses producteurs et musiciens. Elle a dans la voix une sincérité, une fêlure aussi, parfois, qui ne trompent pas.

Mais voilà, «25» a été précédé par un premier single, «Hello», peu enthousiasmant. A l’image d’un clip ampoulé réalisé par le jeune prodige du cinéma canadien Xavier Dolan, cette ballade lyrique pataude et au classicisme lisse ne justifiait pas une attente de quatre ans, dont deux passés à travailler à ce nouvel enregistrement. Heureusement, le reste de l’album est moins avare en émotion. Il y a par exemple «I Miss You», qui derrière un refrain passe-partout propose des arrangements anxiogènes, entre pop spectrale et soul venimeuse. Il y aussi «Water Under the Bridge», au groove lancinant, ou «Sweet Devotion», hymne pop qui n’a rien de fracassant mais fait son effet avec ses envolées lyriques, voix qui pousse dans les aigus sur fonds de «wouh ouh» pour plus de groove et de chaleur. Et il y a enfin ce «River Lea» chanté d’une voix plus grave, et ça lui va bien. Produit par le génial Danger Mouse (Gnarls Barkley, Broken Bells), ce morceau se permet un refrain aux frontières du gospel tout en étant plus rock que le reste de l’album. On se met alors à rêver d’un «25» entièrement piloté par l’Américain, comme il l’avait fait pour Beck, The Black Keys ou Norah Jones.

Trop de calcul

Mais Danger Mouse n’était l’homme que d’un titre, et c’est bien dommage. Car, pour le reste, Adele propose une brochette de titres qui se veulent d’un lyrisme à faire pleurer les plus stoïques, mais qui pour la plupart laissent de marbre. Consciente de ce qu’elle incarne, elle force sur le côté émotion à fleur de peau. Pour la première fois, on la sent plus calculatrice qu’authentique, et c’est bien dommage.

Adele, «25», XL Recordings, distr. Musikvertrieb.