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Adelheid Duvanel, un archipel à découvrir

Les petites proses de la Bâloise dansent avec élégance sur l’abîme

L’existence d’Adelheid Duvanel (1936-1996) est de celles qui font les légendes littéraires. Elle a été marquée par la maladie psychique, les internements, la maladie et la mort de sa fille unique. Elle-même a mis fin à ses jours dans une forêt près de Bâle où elle s’est endormie après une prise massive de somnifères. Le rapprochement avec Robert Walser était trompeur mais inévitable, d’autant plus qu’elle a toujours privilégié la forme brève. Ses toiles pleines de monstres rappellent certains artistes de l’art brut mais son écriture est parfaitement tenue.

Sa fin dramatique a attiré l’attention des critiques, mais si son œuvre a connu un destin posthume en Suisse alémanique et en Allemagne, elle est restée inédite en français, excepté quelques nouvelles traduites par Camille Luscher pour Le Courrier. Il a fallu un éditeur belge pour que paraisse en français un volume de ses petites proses. La plupart d’entre elles tiennent sur une page, des univers clos sur eux-mêmes qui laissent deviner derrière la sobriété du trait des abîmes de souffrance et d’étrangeté.

Décrétés fous

Un couple aux rites bizarres vole un enfant. Une petite fille toute ronde veut devenir danseuse et se laisse mourir d’inanition dans l’indifférence générale. Au supermarché, une femme glisse furtivement une bouteille de champagne dans son sac, elle la boira avec «son S. D. F.» dont le sang éclabousse les murs de la chambre d’amis. Ce sont des mères désemparées devant leurs enfants, des femmes errantes, des hommes sans boussole, des déviants, de ceux qu’on classe comme fous, soumis à des parents autoritaires, à une loi humaine ou divine.

Adelheid Duvanel a l’art de suggérer le chaos à travers des formes parfaitement contrôlées; elle tend des ponts de corde sur le vide abyssal et laisse deviner ce qui grouille en dessous. Manuela a perdu sa vie intérieure: «Elle était restée coincée dans une chaussure jaune ou dans un vase bleu qui se trouvaient dans un grand appartement lumineux» d’une vie antérieure. Désormais, «la fin était en même temps un début. Il n’y avait pas de droites, il n’y avait que des cercles. Elle ne peignit dès lors que des cercles.»


Adelheid Duvanel, «Délai de grâce», traduit de l’allemand (Suisse) par Catherine Fagnot, Vies parallèles, 112 p.

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