Adeline Ooi, la fiancée d’Art Basel

Itinéraire de la nouvelle directrice pour l’Asie de la foire suisse, dont la troisième édition à Hongkong s’ouvre au public dimanche

Elle rit. Nous sommes à jour J – 10. Malgré, ou à cause de la pression qui monte, Adeline Ooi (prononcez Ouï) éclate souvent de rire avant de répondre aux questions. La Malaisienne a trouvé un moment pour s’extraire du «stress des cent derniers mètres» de cette course qui l’amène à la troisième édition d’Art Basel Hong Kong, qui ouvre au public ce dimanche. Le «show», comme elle l’appelle, sera assuré par 233 galeries d’une quarantaine de pays sur près de 35 000 m2 du Centre des congrès, qui s’avance sur la mer en direction de la péninsule de Kowloon. Trois jours pour découvrir, et faire son marché parmi les quelque 3000 œuvres d’art contemporain asiatiques, mais pas seulement. L’an passé, le nombre de visiteurs a dépassé les 65 000. Autant d’éléments qui situent cette foire comme la plus grande d’Asie dans son domaine.

Annoncée le 30 décembre, sa nomination fut «comme un cadeau de Noël», s’enthousiasme Adeline Ooi. Célibataire, née en 1976, elle a succédé à Magnus Renfrew, qui dirigeait ArtHK depuis sa création en 2008 et depuis son rachat en 2011 par le groupe suisse MCH, spécialisé dans les foires comme Baselworld dans l’horlogerie ou Art Basel. L’édition de Hongkong, organisée en mars et non plus en mai, précède celle de Bâle (en juin) et celle de Miami (en décembre).

«Je connaissais Art Basel par sa réputation depuis longtemps. Je me suis rendue pour la première fois à Bâle en 2006. Moi qui avais surtout été à la petite foire de Singapour, j’en suis ressortie avec une sorte de gueule de bois! rit-elle encore. Tant de choses si incroyables à voir et de personnes formidables à rencontrer! Mais à cette époque, je ne m’imaginais pas travailler un jour pour eux.»

Sa passion pour l’art moderne est née «au moment de mon adolescence, sans une raison particulière», explique la fan du tube «Off the Wall», de Michael Jackson. «Je viens d’une famille très normale, continue-t-elle. Mon père gérait des plantations de palmiers à huile en Malaisie. Personne ne venait du monde de la création.» Son intérêt lui tient au corps et elle décide d’en faire son métier, «voilà pourquoi je suis partie étudier à Londres».

Diplômée du Central Saint Martins College of Art and Design, elle rentre à Kuala Lumpur et devient curatrice, travaillant avec des artistes d’Indonésie, des Philippines ou de Malaisie, notamment. Et puis elle a mis un premier pied dans la porte d’Art Basel il y a trois ans, en s’occupant des relations VIP pour l’Asie du Sud-Est, tout en dirigeant RogueArt, une agence de Kuala Lumpur spécialisée dans les événements culturels.

«Je viens avec mon regard asiatique, expose-t-elle. Non pas que personne d’Art Basel ne connaisse l’Asie. Mais lorsque vous y vivez, vous connaissez mieux le contexte ainsi que l’histoire des galeries et des artistes.» Adeline Ooi constitue «un choix parfait», a applaudi le South China Morning Post, le grand quotidien anglophone de Hongkong.

Pour l’heure, la nouvelle directrice pour l’Asie, qui travaille sous les ordres du grand patron Marc Spiegler, n’a pas apporté de changement au rendez-vous hongkongais: «Cela ne fait que 100 jours que j’ai pris mon poste. Je souhaite préserver la qualité du show, m’assurer qu’il reste une expérience que tout amateur d’art se doit de visiter une fois au moins dans sa vie.» Raison pour laquelle le nombre de galeries est cette année légèrement (une dizaine) inférieur à celui de l’an passé, invoque-t-elle. «L’espace est identique», sans oublier qu’un programme parallèle «intense», sorte de foire «off», est proposé ailleurs dans la ville, ajoute-t-elle.

Son enthousiasme va-t-il retomber si le marché de l’art accélère sa contraction? L’an passé, relève Artprice.com, le chiffre des ventes publiques a baissé de 5% en Chine, plus grand marché au monde devant les Etats-Unis, à 5,66 milliards de dollars américains. «L’art contemporain montre des signes de fatigue (–14%), mais la peinture traditionnelle et la calligraphie, qui représentent 84,3% du marché chinois, baissent elles aussi de 3,9%», écrit la société d’information sur le marché de l’art.

Comment va se passer cette édition alors qu’en Chine le ralentissement de la croissance et la lutte contre la corruption réduisent le montant des capitaux disponibles pour acheter de l’art? Sans oublier que la pression internationale sur l’évasion fiscale et les banques limite aussi ce montant. «Nous savons tout cela, répond Adeline Ooi, sans rire cette fois. Mais attendons de voir ce qui se passe cette année; il y a toujours plus de collectionneurs. Et tous ne viennent pas de Chine ou de Hongkong.» Art Basel ne souffrira pas, en tout cas directement, d’une baisse des prix: «Nous ne touchons pas de commission sur les transactions, qui demeurent strictement privées. Nous vendons des mètres carrés, c’est tout», assure-t-elle.

Parmi les tendances récentes, côté artistique, Adeline Ooi relève que la photographie et la vidéo touchent désormais «un public plus large». Elle donne en exemple le travail de Cao Fei et ses vidéos sur la Chine. Elle constate aussi que les collectionneurs qui se concentraient sur «les productions de leur propre pays» regardent désormais ailleurs.

Mais elle, quel œuvre emporterait-elle si elle devait partir un mois sur une île déserte? Encore un éclat de rire, avant de répondre: «Je crois que je prendrais surtout de la nourriture!»

Les collectionneurs qui se concentraient sur les productions asiatiques regardent désormais ailleurs