«Voulez-vous le résumé de ma vie?» demande Barbara Stanwyck dans Clash by Night, le dernier film projeté hier dans le cadre de la rétrospective Fritz Lang. «Très simple: grandes idées, maigres résultats.» Grandes idées, maigres résultats: ce pourrait être le compte rendu du 51e Festival international du film de Berlin, ou du moins de sa compétition. Quand Cannes, Venise ou même Locarno ne dépassent jamais le seuil des vingt films en concours, Berlin ose. Tout aussi traditionnellement, chacun des grands festivals n'organise qu'une seule grande rétrospective; la Berlinale, elle, en aura empilé trois cette année: Fritz Lang, Kirk Douglas et Stanley Kubrick. Un peu comme si son directeur artistique Moritz de Hadeln, dont c'était le dernier exercice, avait décidé de s'offrir une crise de boulimie. Quitte à mettre la qualité en péril.

De facto, si Patrice Chéreau – Ours d'or du meilleur film, Ange Bleu du meilleur film européen et Ours d'argent de la meilleure interprétation féminine pour la Néo-Zélandaise Kerry Fox – l'emporte, il faut très honnêtement souligner que son film Intimacy n'est pas un chef-d'œuvre pour autant. Il est, d'abord, le seul Ours d'or possible de cette compétition. L'hétérogénéité du jury, où se sont côtoyés un ancien patron de studio hollywoodien (Bill Mechanic), un roi de l'épouvante italienne (Dario Argento) ou encore une actrice disparue du grand écran (Jacqueline Bisset), laissait craindre, comme c'est souvent le cas lorsque les jurés proviennent d'univers si différents, un palmarès consensuel.

Le consensus de cette édition 2001 aurait consisté à se rabattre sur le grand oublié Wit de Mike Nichols, sur l'interminable nouveau Dogma danois Italien pour débutants de Lone Scherfig ou sur le gentillet Beijing Bicycle, sorte de Voleur de bicyclette chinois réalisé par Wang Xiaoshuai. Pis, l'équipe menée par Bill Mechanic aurait pu suivre l'enthousiasme unanime de la presse allemande pour le bien pensant Traffic de Steven Soderbergh. C'est d'ailleurs empêtré avec ce film que le jury officiel commet une unique mais grosse fausse note en attribuant l'Ours d'argent de la meilleure interprétation masculine à Benicio del Toro. Sans nier l'immense talent de Benicio del Toro, il est difficile de comprendre comment cet acteur américain à la palette pour l'instant limitée a pu convaincre le jury à ce point. D'autant plus qu'il ne tient qu'un rôle secondaire dans Traffic. Au contraire de Mark Rylance, le partenaire de Kerry Fox dans Intimacy, que la logique aurait dû primer: Intimacy est un film de couple, sur le couple. On n'imagine pas les juges d'un concours de danse ne distinguant qu'un seul valseur.

Sans doute le jury n'a-t-il pas voulu ajouter une quatrième médaille à la récolte de Patrice Chéreau et souligner, par là, une impertinente suprématie du Français sur tous les autres. Chéreau était, de fait, l'un des seuls à ne pas proposer de grandes idées pour maigres résultats. Face à lui, en effet, certains évoquaient des épisodes du passé, d'autres s'essayaient aux «films sur» (l'esclavage, le deuil, la sexualité, le racisme, etc.).

Intimacy n'est pas un film concept, ni un pensum, satirique ou non, sur tel ou tel grand sujet historico-politique. Intimacy, surtout, est une petite idée qui mène à un grand résultat. Cette petite idée – le portrait triste de deux amants dont la relation d'abord purement sexuelle est bientôt gangrenée par la dépendance que chacun éprouve pour l'autre –, Patrice Chéreau est allé la pêcher chez l'écrivain et cinéaste Hanif Kureishi, célèbre grâce aux scripts qu'il écrivit pour Stephen Frears (My Beautiful Laundrette et Sammy et Rosie s'envoient en l'air).

En mêlant deux nouvelles, il compose une musique de chambre où la caméra intruse glisse sur les peaux pour se faire invisible. Où la musique (David Bowie, The Clash), les petits gestes quotidiens, la maladie d'amour, les amitiés (avec notamment Marianne Faithfull dans le rôle de la confidente) se vivent comme dans la réalité, avec ses hasards et ses accrocs. Après la grandiloquence de La Reine Margot ou le tourbillon de Ceux qui m'aiment prendront le train, Intimacy apparaît comme le premier film où Chéreau ne semble pas filmer des cadavres en action.

L'histoire de Berlin retiendra peut-être que l'année où Moritz de Hadeln exposait si ostensiblement son départ au public et ses perspectives de reconversion (plaquette spéciale, pages à sa gloire dans le journal officiel du festival, vidéo de souvenirs sur écran géant, rétrospective de ses films préférés, etc.), c'est une histoire privée, intime et pudique, qui l'a emporté.