«Vous êtes l'homme de verre», lance-t-on soudain au performer genevois Yann Marussich. A la table du bistrot, le chorégraphe paraît surpris, puis acquiesce. A force de visiter des zones de soi rarement explorées, si ce n'est par les mystiques, l'artiste a pris la mesure de sa fragilité. Il y a un an, au Festival de la Bâtie à Genève, il se faisait enfermer dans un mausolée transparent, relié par des tuyaux à une fourmilière. Pendant des heures, il subissait l'outrage de centaines de fourmis. Cette expérience d'une immobilité confinant à la mort, il l'a appelée Autoportrait dans une fourmilière. Ce week-end, il proposera un autre chapitre de cette quête pélagique. A l'Usine de Genève, le spectateur est appelé à découvrir Traversée.

De cette nouvelle immersion en soi au vu de tous, Yann Marussich voudrait qu'on ne dise rien. «Il faut préserver la surprise, permettre à chacun d'agir comme il l'entend, dans le feu du moment», souffle-t-il. En guise d'indices, on lâchera que le voyageur est couché, nu, le cou relié par un câble d'acier à un treuil. On indiquera encore qu'il a les yeux clos, comme dans Autoportrait dans une fourmilière et que ce périple dure une heure environ. L'enjeu? «Je voudrais offrir au public un moment de contemplation active, explique Yann Marussich. Je voudrais qu'il reparte avec une image forte qui reste en tête. C'est de l'anti-divertissement, c'est difficile à faire passer, je suis en dehors de l'air du temps.»

Performer sans stupéfiant

Yann Marussich est à sa manière pure un chercheur. Il a un modèle chéri: Henri Michaux qui a recouru à la mescaline pour accéder à des régions de l'être en principe inaccessibles. Des textes visionnaires sont sortis de ces gouffres: Misérables miracles par exemple. Le performer, lui, n'use d'aucun stupéfiant. Mais il s'astreint à un entraînement sévère, histoire de pouvoir s'abandonner à corps perdu le moment voulu. Le danger est réel. «Après Autoportrait dans une fourmilière, j'ai été détruit pendant des mois. J'étais dans un état d'hypersensibilité et incapable de transmettre ce que je vivais.» Pourquoi persister alors? «Plus on entre en soi, plus on s'absente et plus on découvre au cœur du vide des paysages dont chacun est le dépositaire.» L'homme de verre témoigne d'un monde enfoui. Ses yeux bleus en sont embués.

Traversée, Genève, Théâtre de l'Usine, 4, pl. des Volontaires, loc: 022/328.08.18

Sa 6 nov. et di 7 à 14 h.