Musique

Adieu Gary Cooper, bonjour monde cruel

Le trio romand publie un deuxième album tendu et rock, et posant un constat implacable sur l'état de la société, là où le précédent avait quelque chose de plus introverti et torturé. En concert la semaine prochaine au Festival de la Cité, à Lausanne, et ce jeudi dans les locaux du «Temps»

Adieu Gary Cooper ne fait pas partie de ces groupes qui explorent disque après disque les mêmes territoires. A l’écoute du deuxième album des Romands, on sent d’emblée l’envie de hausser le ton. Guitares plus affutées, voix plus assurée, arrangements plus élaborés: Outsiders assume d’emblée un côté un peu frondeur, là où Bleu bizarre dévoilait il y a 3 ans un songwriting plus introverti. «Il y a bien une évolution, une envie de ne pas rester bloqués dans une formule, confirme le chanteur et claviériste Nicolas Scaringella. Notre premier disque avait un côté folk organique légèrement psychédélique, tandis que celui-ci est plus musclé, plus tendu.»

Boîte à rythmes

Ce son plus tranchant, plus incisif, vient en partie de l’utilisation d’une boîte à rythmes, qui sur certains morceaux prend le relais de la batterie pour renforcer cette transition vers des horizons plus ouvertement rock. «Bleu bizarre avait quelque chose de volontairement bancal, de mal joué. On avait laissé des fausses notes, on voyait cela comme un éloge de l’incohérence», résume le guitariste Paul Becquelin. Outsiders est, lui, plus réfléchi, plus travaillé. Quatuor à trio, autrefois appelé Perrine et les garçons faute d’avoir trouvé mieux, le groupe basé à Genève a cette fois passé plus de temps en studio – deux sessions de deux semaines en mai et septembre 2016. Alors que certaines formations ne jurent que par la scène, Adieu Gary Cooper aime explorer, chercher. «Le studio, c’est la meilleure partie du travail. Enfin quand ça se passe bien», sourit Perrine Berger, guitariste elle aussi.

Ecriture réaliste

A l’écoute d’Outsiders, qui démarre pied au plancher avant de se clore cinquante minutes plus tard de manière apaisée, on devine qu’en effet, ça s’est bien passé. Derrière les couches, les guitares parfois saturées, on sent le plaisir de jouer ensemble. Mais pas d’angélisme chez Adieu Gary Cooper, dont le nom, emprunté à un roman de Romain Gary, évoque d’ailleurs la fin d’une certaine forme d’héroïsme.

Premier titre: Il commence à faire noir. Dernier morceau: Quand je serai mort. Et entre les deux, des chansons comme Solitaire volontaire ou Travailler c’est mal payé. De là à penser que Nicolas Scaringella broie du noir, il n’y a qu’un pas. Mais non, il s’agit plus d’une envie de parler de l’état du monde que de refléter un état d’esprit. Le chanteur se revendique d’ailleurs d’une écriture réaliste à la Springsteen, alors que la façon dont il manie le français et joue avec la musicalité des mots le rapprocherait d’un Bashung, la poésie alambiquée en moins.

Monde du travail impitoyable, emplois précaires, individualisme, capitalisme superstar, c’est un peu tout cela qu’évoque Nicolas Scaringella dans ses textes. Quand on lui souffle le mot de «concept album», il ne dit pas le contraire. Cette vision d’un monde en partie devenu fou a été renforcée par une mini-tournée en Chine organisée sous la houlette de l’Alliance française par plusieurs ambassades francophones. Adieu Gary Cooper a notamment joué à Pékin (un concert immortalisé sur Souvenirs de Chine, sorti l’an dernier), une mégapole peu propice aux échanges et au partage de valeurs humanistes.

Business impitoyable

Travailler c’est mal payé, donc. Faire de la musique aussi. Cofondateur avec Robin Girod et Martin Conod du fort pertinent label Cheptel Records, Nicolas Scaringella est bien placé pour savoir que vivre de son art est en Suisse une douce utopie. Pour y parvenir, il faudrait être plus connu. Et pour être plus connu, il faut investir dans la promotion, soigner ses clips, engager un intermédiaire capable de frapper aux bonnes portes, notamment à l’étranger.

Adieu Gary Cooper a beau avoir eu les honneurs d’une chronique enthousiaste dans les colonnes des Inrockuptibles à la sortie de Bleu bizarre et plusieurs passages radio, sa notoriété reste toute relative. Mais pas d’amertume chez le trio, juste ce constat que la musique est un business impitoyable, d’autant plus en terre romande, où les talents ne manquent pas.


Adieu Gary Cooper, «Outsiders» (Cheptel Records/Irascible). En concert le 5 juillet à Lausanne, Festival de la Cité, et le 2 septembre à Bulle, Francomanias.

Showcase exclusif, sur inscription, jeudi 29 juin dans la salle de rédaction du Temps. Evénement retransmis en direct dès 21h sur notre page Facebook.

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