Il y a quelques années, les livres pour enfants et les livres pour adultes appartenaient à deux catégories relativement bien délimitées; une fois qu'il avait passé l'âge des collections «junior», l'adolescent se voyait généralement proposer les classiques – ce qui, soit dit en passant, pouvait faire naître de belles et durables passions littéraires… Est-ce une des conséquences du phénomène Harry Potter, qui a vu des adultes s'approprier une histoire pour enfants? Depuis peu, de nouvelles collections sont apparues. Dites «pour jeunes adultes», elles s'adressent à des adolescents dès quinze ans environ; il s'agit la plupart du temps de textes inédits, formatés pour ces collections particulières, et qui cherchent à fidéliser un public amateur de lectures variées, vivantes, au contenu proche de ses préoccupations ou au contraire très dépaysant. Benoît Anciaux, rédacteur en chef de la revue Ado-Livres, est un observateur privilégié de cette scène.

Samedi Culturel: Quelles sont les tendances générales de la littérature actuelle pour les adolescents?

Benoît Anciaux: C'est une vaste question. Ce que l'on peut constater, c'est que la littérature destinée aux adolescents est en pleine expansion en France. Depuis quatre ou cinq ans, de nombreuses collections ont ainsi été créées par les plus grandes maisons, afin de mieux toucher les 11-16 ans et, depuis un an ou deux, elles se sont même attaquées à ce qu'elles appellent les «jeunes adultes», c'est-à-dire, globalement, les 16-18 ans. Autre constatation importante: la qualité générale des textes qui placent la valeur littéraire d'un manuscrit comme principal critère de sélection. On est bien loin du temps où les auteurs «raclaient» leurs fonds de tiroirs pour offrir aux rares collections pour adolescents l'un ou l'autre os à ronger. Enfin, signalons le développement important des textes-miroirs où les jeunes lecteurs trouvent le reflet de leur propre existence. Grâce aux processus d'identification ou de projection, ils peuvent, le temps d'une lecture, entrer en symbiose avec tel ou tel personnage ayant plus ou moins leur âge ou pris par les mêmes envies ou les mêmes passions qu'eux. Il s'agit là de démarches essentielles qui peuvent contribuer à la construction de la personnalité des adolescents.

– A quel type de besoins répondent, selon vous, les nouvelles collections dites pour «jeunes adultes»?

– Elles sont censées combler le vide qui, pour certains, existe entre la littérature destinée à la jeunesse et celle qui s'adresse aux adultes. Elles visent les jeunes qui terminent leurs études secondaires et ceux qui s'apprêtent à accéder aux études supérieures. Il s'agit de jeunes gens et de jeunes filles de 16-18 ans qui aiment profiter de la vie et qui sont en couple ou voudraient l'être. Des jeunes qui ont des idées à émettre sur le monde qui les entoure et dont l'esprit critique est bien aiguisé. Un public cible très hétéroclite, dont les besoins et les envies sont difficiles à cerner…

– Mettez-vous ce phénomène en relation avec les difficultés ou les réticences à lire qui caractérisent notre époque?

– Il est de bon ton de clamer haut et fort que les adolescents lisent de moins en moins et de plus en plus mal. En Belgique francophone, par exemple, les enquêtes sont alarmistes, mais elles le sont depuis plus de quinze ans. Je crois qu'au lieu de faire semblant de se plaindre, il faut placer chacun devant ses responsabilités. Tant que les autorités politiques ne mettront pas en branle les moyens suffisants pour pousser les jeunes dans les bras du livre, rien n'ira mieux. Tant que les prescripteurs ne renonceront pas aux vieilleries qu'ils donnent à lire depuis toujours, rien n'ira mieux. Tant que les jeunes n'auront pas le droit de se plonger dans des textes qui les touchent et les émeuvent, rien n'ira mieux. Quand j'apporte une valise de livres tout neufs aux adolescents que je côtoie, ils se jettent à corps perdu sur les romans que je leur offre en lecture. Que chacun en prenne de la graine!