Spectacle

Adolf Loos, l'anti-star de l'architecture

Hélène Cattin et Anna Hohler ressuscitent une figure viennoise légendaire, bâtisseur austère et polémiste saignant, à Porrentruy cette semaine

De belles funérailles, on vous le dit. C’était l’autre jour au Pavillon Sicli, à Genève. Anna Hohler et Hélène Cattin y enterraient l’architecte Adolf Loos, dans une halle industrielle éclaboussée de lumière. Le crépuscule était laiteux, presque caressant, et c’était comme un clin d’œil du ciel. Dans un catafalque de verre, Hélène Cattin, moustache de valseur viennois, frac d’agitateur d’idées, incarnait le légendaire Adolf Loos (1870-1933), tétanisé pour l’éternité. La Marche funèbre retentissait, on se sentait lunaire sur son siège.

D’un coup pourtant, on revivait, en communion avec la formidable Hélène Cattin, cette comédienne d’origine jurassienne, vigoureuse et nuancée à la fois. Une résurrection en fanfare après le glas, les glaïeuls et les oraisons. Ainsi s’ouvre La Transformation, ce tombeau, au sens littéraire du terme, que la journaliste Anna Hohler a conçu avec sa comparse. Elles y célèbrent Adolf Loos, un jouteur qui a honni la vanité de ses pairs, privilégié en toute chose l’utilité, épinglé la mégalomanie des fabricants de chimères.

Jouissance de l’espace

L’originalité du spectacle? Le plaisir du texte y est inséparable de celui de l’espace. Comme pour leur précédente création, Etre un bâtiment, d’après des écrits de l’architecte suisse Peter Zumthor, Anna Hohler et Hélène Cattin élisent domicile sur des sites non théâtraux, une piscine, une fabrique désaffectée, un couvent. A Porrentruy cette semaine, elles décocheront les pics d’Adolf dans l’ancienne école du Banné. A chaque fois, le duo réinvente son dispositif, histoire de se surprendre, de s’amuser, d’injecter l’esprit des lieux surtout dans la parole de leur héros.

Mais écoutez un instant Anna Hohler, tirée à quatre épingles comme chez Stefan Zweig: «Mais alors, une maison ne serait pas une œuvre d’art?» Et Hélène Cattin, caustique, de riposter qu’un constructeur n’est pas un artiste et qu’il ne doit jamais sacrifier à l’ornementation. Modestie du dessin, intelligence des murs: c’est ainsi que le contemporain de Sigmund Freud conçoit le métier.

L’hospitalité comme credo

Un peu plus tard, Hélène Cattin développera le sujet à travers la fable d’un architecte chargé de construire l’hôtel particulier d’un millionnaire. Il l’érige en sanctuaire, où le moindre bouton de porte est une œuvre en soi. Le propriétaire de cette demeure-musée est ainsi décrit: «Il était condamné à s’y promener avec son propre cadavre.»

Adolf Loos pense qu’une maison est d’abord un îlot de sociabilité heureuse. Un toit sous lequel il fait bon cogiter, travailler pour le bien commun, s’aimer. Sa vision est hospitalière. C’est ce que suggèrent les interprètes quand elles invitent le spectateur à savourer avec elles un pot-au-feu. Entre deux bouchées, l’intraitable lance: «Je suis sorti vainqueur d’un combat de trente ans. J’ai délivré l’homme de l’ornement superflu.»

Il était sans doute trop optimiste relativement à son époque. Mais à l’heure où le narcissisme des stars de l’architecture irrite, où beaucoup prônent un usage inventif de matériaux élémentaires et durables, le propos de ce polémiste fait mouche. C’est pour cette raison qu’Anna Hohler et Hélène Cattin veulent que leur Transformation essaime en Suisse et à l’étranger. Comme un manifeste social et esthétique. Ce satané Loos est bien ressuscité.


La Transformation, Porrentruy, ancienne école du Banné 23, je 16 et ve 17 mai. Rés. Centre culturel du district de Porrentruy; http://www.cieuntourdesuisse.ch/

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