Pourquoi rebâtir ce qui, par définition, n’existe plus? Maintenant que Palmyre a été libérée, le temps de la reconstruction est donc venu. Libérer des ruines, n’est-ce pas un peu paradoxal? Mais de qui, ou de quoi? Est-ce que ce ne sont pas plutôt les vivants qu’on libère d’habitude, ceux de Tadmor par exemple, la ville moderne née à côté des célèbres vestiges archéologiques de la «perle du désert»?

Tadmor, qui s’appelait autrefois Palmyre, comme les ruines de la ville qui elle-même s’était appelée Tadmor, avant de devenir Palmyre puis de sombrer dans l’oubli. C’est dire le jeu qu’y poursuivent le passé et le présent, qui est aussi celui des vivants et des morts.

Patrimoine

Certes, les bonnes raisons ne manquent pas pour vouloir reconstituer les édifices dynamités par les rebelles islamistes. Pourtant, c’est justement cette évidence qui risque de faire oublier, dans la hâte de réparer, les questions laissées béantes par leur destruction. Où trouver cette «humanité» dont le site de Palmyre serait le «patrimoine», entre Occidentaux qui l’ont déterré – en y reconnaissant des architectures familières, surgies en plein désert – et Syriens qui y retrouvent les traces lointaines du passé préislamique, creusant dans leur mémoire?

Et surtout, que faire de la violence qui s’est exercée contre ses ruines? Quelle attention mérite-t-elle face à celle qui, sans rémission, frappe encore les êtres humains? Si on veut retenir ces questions par leur fil, il ne faut pas aller chercher très loin. Elles sont tapies dans l’œuvre du plus grand poète arabe vivant, Adonis, syrien de naissance, libanais et français d’adoption.

Comment marcher vers moi-même,
vers mon peuple
Avec mon sang en feu et mon histoire en ruines
Soutenez-moi
J’ai dans ma poitrine un incendie, des fifres
montagnes, vignes, distances
corps rampants des âges
étoiles
Miroirs sont les chroniques
Miroirs brisés les civilisations
Non, laissez-moi – j’entends des voix
chanter dans mes cendres
Je les vois cheminer
Comme les enfants de mon pays
(Adonis)

Parole libre

Depuis plus d’un demi-siècle, la poésie d’Adonis tente de faire entendre une parole libre sur une terre travaillée par l’histoire, maintes fois dépossédée d’elle-même et meurtrie par le présent. Une parole qui, libérant les cultures de leurs entraves intérieures, finit par les rapprocher: l’arabe, en rouvrant les portes de ses refoulements d’hier et d’aujourd’hui; l’occidentale, en lui ré-enseignant sa propre «modernité», tel un miroir où elle se découvrirait comme elle ne s’était jamais vue.

Un défi

La disparition est au cœur de cette entreprise. Qu’elle touche les êtres ou les civilisations, le résultat est identique. Car un désert grignote les choses et les vies, rend le monde invisible, traverse sa beauté de part en part. Mais il laisse aussi résonner les voix imaginaires de ceux qui l’ont peuplé, en un frémissement où les temps se rencontrent, comme si la même promesse se jouait à chaque fois. Cette mémoire-là, tirée de l’absence, rien ne peut l’atteindre. La réponse de la poésie est alors un défi, celui d’inventer une liberté créatrice à la hauteur de pareilles déchirures.


Référence du poème, Adonis, Le Théâtre et les miroirs, trad. Anne Wade Minkowski, Le Verbe et l’Empreinte