Adrian Brendel, au nom du fils

Classique Le violoncelliste mène une belle carrière de chambriste. Il interprète Harrison Birtwistle sur un CD paru chez ECM

Le fils du célèbre pianiste Alfred Brendel évoque sa percée sur les traces de son père

Devenir artiste sur les traces de son père: pas facile. Il y a eu le (triste) cas de Gérard Depardieu avec son fils Guillaume (disparu), des exemples plus heureux avec le chef d’orchestre Carlos Kleiber et son père Erich Kleiber, ou Philippe Jordan avec Armin. Rencontré cet été au Verbier Festival, Adrian Brendel mène une carrière de violoncelliste, certes plus discrète que celle de son père Alfred, mais où il s’épanouit pleinement. Il a conscience que son nom évoque avant tout celui d’un immense pianiste autrichien – Alfred Brendel, donc.

Entre Adrian et Alfred, la confusion est d’ailleurs vite faite. De qui parle-t-on? «Après chaque concert, des gens viennent me voir et me disent qu’ils ont eu le privilège d’entendre mon père ici ou là, raconte Adrian. Ils ne pensent même pas à me dire merci pour mon concert – ce qui ne part pas d’une mauvaise intention. Simplement, ils m’associent à lui.» Et pourtant, le grand Alfred Brendel a mis un terme à sa carrière en décembre 2008. Il ne joue plus sur la scène internationale. Le pianiste avait décidé de s’arrêter à l’âge de 77 ans, par crainte que ses moyens ne déclinent et parce qu’il voulait clore sa carrière au sommet.

Tout en sirotant de l’eau à bulles dans un hôtel à Verbier, Adrian Brendel évoque sa trajectoire dans une famille de musiciens. Grand, de stature imposante (comme son père), affable, il est d’une simplicité désarmante. Ce qu’il aime? La musique de chambre. Ce qui le fait palpiter? Le goût du partage. Adrian Brendel vient de rejoindre les rangs du Nash Ensemble, une formation très cotée à Londres. Il dirige le Plush Festival dans le Dorset, enseigne le violoncelle et défend des compositeurs vivants comme Sir Harrison Birtwistle – un CD avec la violoniste Lisa Batiashvili et le pianiste Till Fellner est paru chez ECM.

«Je n’ai jamais eu l’ambition de devenir une grande star. Prenez mon père: il a été une légende toute sa vie. Quand vous vivez aux côtés d’une figure semblable à un colosse, ça crée un rapport compliqué à l’ambition. Moi, j’ai l’ambition de faire du bon travail, de faire de la musique avec des personnes de qualité, de jouer les œuvres qui me parlent vraiment, afin de communiquer cette quête durant le concert.»

Un cœur pur, donc. Et une soif d’élargir ses horizons, tout en puisant dans le berceau familial, lui qui est né à Londres. «J’ai deux sœurs. Mon père a toujours dit qu’il ne voulait pas «élever» des musiciens. Nous avons tous joué un peu de piano quand nous étions petits, mais nous nous sommes tournés vers les instruments à cordes. L’une de mes sœurs a pris le violon. Et moi, je me suis mis au violoncelle à 6 ans. C’est un instrument très collégial. Et je n’avais pas besoin de prendre modèle sur mon père pour l’apprendre.»

Dès ses débuts, Adrian Brendel est exposé à une communauté de musiciens: «Ma première prof, Wendy Max, était géniale avec les enfants. Elle savait les inciter à jouer ensemble, en groupes, après l’école.» Puis ce sera Florence Hooten («un à deux ans de cours, jusqu’à ce qu’elle meure, en 1988»), et William Pleeth, éminent pédagogue qui forma des générations de violoncellistes, dont la fameuse Jacqueline du Pré (1945-1987). «De tous les musiciens avec lesquels j’ai travaillé, Pleeth est celui dont l’influence a été la plus fantastique sur ma progression musicale. Il avait un charme old school. Il abordait la musique de manière complètement rafraîchissante . Ce n’était pas un grand professeur de technique: il enseignait la technique au travers de la musique.» Viendra enfin Frans Helmerson, à Cologne, pédagogue connu pour ses master classes estivales au Verbier Festival: «Il était capable de mettre le doigt sur ce dont chaque violoncelliste avait besoin pour faire émerger sa propre voix.»

Des idoles? Adrian Brendel cite Pablo Casals, qu’il a cherché en vain à imiter! Et puis le compositeur György Kurtág, avec lequel il a pris des master classes autour de trios de Brahms et Schubert. «C’était une pédagogie de l’extrême, terriblement poussée dans le détail. Il fallait avoir confiance en soi pour ne pas se sentir comme une épave sur scène!»

Ce sentiment de ne pas être à la hauteur, Adrian Brendel l’a éprouvé au contact de son père. «Comme d’autres enfants d’artistes, j’ai traversé une période – au début de la vingtaine – où c’était très difficile d’imaginer que je pourrais moi-même mener une vie de musicien. J’étais assez désespéré: je me disais que, quoi que je fasse, je ne serais jamais perçu pour qui je suis.»

Aujourd’hui, Adrian Brendel prend les choses avec plus de philosophie: «Il faut doucement accepter qu’on ne sera jamais en possession de son nom de famille, mais qu’on peut malgré tout faire son propre cosmos et bâtir sa propre réputation.»

Du reste, son rayonnement sur la scène, Adrian Brendel le doit à son père. Ensemble, ils ont joué et enregistré les Sonates pour violoncelle et piano de Beethoven au début des années 2000. «Bien sûr, certaines personnes m’ont dissuadé de le faire, pesant que ça pouvait entraver mon chemin, mais franchement, ça m’était égal.» L’épreuve n’a pas été évidente, mais salutaire. «J’avais la vingtaine, je n’avais pas l’habitude de me produire dans de grandes salles de concerts. Le jour où j’ai vu les gens faire la queue pour un concert que nous donnions à la Herkulessaal de Munich, j’ai pris la mesure de ce que ça représentait! Ils étaient venus pour mon père. A l’entracte, l’agent de concerts est venu dans ma loge me dire qu’il fallait que je me démène pour que le son de mon violoncelle traverse la salle jusqu’au dernier rang. Je me suis donné entièrement dans la Sonate en la majeur Opus 69 de Beethoven. J’ai vécu ce concert comme une percée.»

Cette percée a permis à Adrian Brendel de grandir à lui-même. Quand, à son tour, il s’est trouvé en salle lors de la tournée d’adieux de son père en 2008, il a éprouvé l’émotion non pas d’un fils, mais d’un membre du public qui savait qu’une immense figure musicale allait se taire à jamais. «Parfois, je ne lui disais même pas que j’étais dans la salle. Sa façon de jouer avait un pouvoir de communication qui était devenu très important pour certains auditeurs. A travers ses enregistrements de Schubert et Beethoven, il les aidait à vivre.»

Harrison Birtwistle: Chamber Music. Lisa Batiashvili, Till Fellner, Adrian Brendel, Amy Feston et Roderick Williams (1 CD ECM).

«Quand vous vivez aux côtés d’un colosse, ça crée un rapport assez compliqué à l’ambition»

«Il faut doucement accepter qu’on ne sera jamais en possession de son nom de famille»