La chaleur humide de ce mois de mai à Hongkong pousse les touristes à se réfugier dans les «shopping mall». Comme ces deux Chinoises venues de Shenzhen qui se reposent au frais, au K11 Art Mall. Les yeux rivés sur leur smartphone, elles ont à peine remarqué qu’elles s’étaient assises sur des sculptures de Man Fung Yi. L’œuvre de l’artiste hongkongaise fait partie des travaux exposés dans ce mall pas comme les autres. Situé à Tsim Sha Tsui, dans ce quartier de Kowloon qui déborde de boutiques de luxe, le K11 revendique le titre de premier centre commercial artistique au monde.

Son concepteur s’appelle Adrian Cheng, héritier d’une des plus grandes fortunes de Hong­kong. A 35 ans, ce diplômé de Harvard et ancien banquier chez UBS passe désormais le plus clair de son temps à piloter les affaires de la famille. Son grand-père et son père ensuite ont créé NWS, un empire du commerce, de l’immobilier ou encore des transports. Forbes évalue la fortune de la famille à plus de 14 milliards de dollars américains. En mars, Adrian Cheng Chi-kong, de son nom complet, a été promu vice-président de NWS, connu du grand public notamment pour ses boutiques de joaillerie, Chow Tai Fook, dont les murs rouges tapissent Hongkong, et aussi de nombreuses villes en Chine continentale.

Soutien aux artistes chinois

Après Hongkong en 2009, un deuxième K11 a été ouvert à Shanghai en 2013. Entre-temps, Adrian Cheng, marié à Jennifer, elle aussi ex-banquière, a créé la K11 Art Foundation. Cette organisation à but non lucratif soutient les jeunes artistes chinois et organise des expositions dans le monde entier. L’an dernier, en collaboration avec le musée Marmottan, elle a monté au K11 de Shanghai la plus grande exposition de toiles de Claude Monet jamais organisée en Chine. Le mois prochain, elle va investir le Palais de Tokyo à Paris pour présenter le jeune artiste chinois Tianzhuo Chen. En 2013, la fondation K11 avait invité à Shanghai des designers de l’ECAL.

Adrian Cheng passera en Suisse en juin, à la foire de l’art contemporain de Bâle. «Adrian, c’est un Hongkongais international. Il est partout», le présente Mikael Kraemer. Ce Français s’occupe d’une exposition organisée jusqu’en août à Hongkong par sa famille et le musée Liang Yi. Les Kraemer s’affichent comme «la plus ancienne galerie familiale de Paris». Leur spécialité, depuis 1875: le mobilier et les objets d’art du XVIIIe siècle «de qualité muséale». Mikael Kraemer, lui aussi collectionneur d’art contemporain, se souvient d’avoir rencontré Adrian Cheng «à Art Basel Miami, en décembre 2012, lors d’un déjeuner organisé par des amis. Il était simple, gentil, ­curieux; et en tenue de vacances comme l’étaient là-bas tous les collectionneurs. Vous verrez, il est très ouvert et disponible. Il est d’ailleurs venu à notre exposition ici.»

Avec la fondation K11, «j’ai deux objectifs clairs en tête», répond Adrian Cheng par courriel, faute d’avoir pu trouver dans son agenda un moment pour une interview. «Soutenir le développement de l’art contemporain chinois dans le monde et promouvoir l’art mondial auprès du public en Chine», note-t-il, précisant que son institution était, en 2010, la première fondation pour l’art en Chine «non contrôlée par l’Etat».

En alliant des Mall et une fondation, «j’ai créé un nouveau modèle hybride, combinant art et commerce, continue Adrian Cheng. Exposition et œuvres d’art s’installent dans l’espace public.» La fondation ne fait pas qu’organiser des expositions. Elle gère aussi une sorte d’incubateur à artistes. Près de Wuhan, à 800 km à l’ouest de Shanghai, Adrian Cheng a créé 11 studios pour des talents qu’il juge «prometteurs» et qu’il accueille en résidence afin de les décharger de tout souci matériel.

Avec l’art, pourtant, Adrian Cheng refuse de parler affaires alors que le marché grandit. La demande, en particulier chinoise, pour les productions contemporaines ne cesse de grandir, comme l’attestait ce printemps l’édition hongkongaise d’Art Basel. Mais le trentenaire veut seulement «partager sa passion» pour l’art, qu’il a étudié au Japon. «Mon grand-père et mon père ont chacun leur propre collection», répond-il, tout en admettant ne pas en connaître la taille ni la composition. «Une collection, c’est très personnel, écrit-il encore. Je ne collectionne que les travaux reliés à mes propres centres d’intérêt. J’aime rencontrer les artistes et parler de leur travail avant de me porter acquéreur d’une de leurs œuvres.»

Sa première acquisition remonte à il y a «une dizaine d’années», se souvient-il. C’était à Shanghai. Il a acheté «une énorme peinture qui traitait de l’urbanisation en Chine, du travail et des ouvriers migrants, mais je ne me souviens par pourquoi [j’ai choisi celle-là]. C’était très spontané.» Séparée de la K11 Collection, la sienne comprend notamment des œuvres de la plasticienne italienne Tatiana Trouvé, du sculpteur argentin Adrián Villar Rojas et du peintre chinois Zhang Enli. «Ce qu’Adrian a créé en Chine me rappelle le XVIIIe siècle, mon époque et ses académies d’art, remarque Mikael Kraemer. Il fait encore penser à Guillaume Houzé à Paris, qui a fait venir l’art au sein des Galeries Lafayette et a créé sa fondation.»

Le jeune Hongkongais a aussi obtenu la reconnaissance du milieu. Il vient d’entrer au classement d’Art Review des 100 personnes les plus influentes dans le monde de l’art, à la 100e place. Editeur du Temps, Michael Ringier y figure en 59e position.

Temples de la consommation

Professeur à la School of Creative Media de la City University de Hongkong, et lui-même artiste, Maurice Benayoun a rencontré Adrian Cheng «à Shanghai, l’été dernier. J’étais invité à participer à une exposition franco-chinoise de la fondation K11. J’avais été en contact avec son équipe un an auparavant pour This happened, un autre projet de sa fondation.» Maurice Benayoun rappelle qu’«à la Renaissance, les princes engageaient les artistes pour décorer leur palais ou leur temple. Les Mall ne sont-ils pas les temples de la consommation?» «En Asie, on vit dans les Mall, complète Mikael Kraemer. Cela surprend les Européens, habitués à vivre à l’extérieur.» Pour le représentant de la 5e génération des Kraemer, «les K11 représentent une chance pour les artistes d’être vus. Or un artiste qui n’est pas vu est un artiste mort.»

Maurice Benayoun tranche pourtant:» Pour l’artiste, un Mall ne représente pas le lieu de valorisation préféré, car le lieu fait l’œuvre. Sur le marché de l’art, la galerie tient un rôle important pour déterminer la cote des artistes. Il existe tout un système de reconnaissance. Pour beaucoup d’acheteurs, l’art est un investissement, qui peut s’avérer très rentable, plus que l’immobilier.» Néanmoins, Adrian, lui, est «sincère et authentique. Il soutient la création de façon positive, sans but financier», assure l’artiste français, qui le compare à une autre Hongkongaise, la galeriste Agnès Lin. «Elle promeut la création avec succès. Chaque année, elle parvient à placer les artistes qu’elle défend dans des espaces clés de Art Basel Hongkong.»

En Chine, note enfin Mikael Kraemer, Adrian Cheng soutient la création, mais il ne cherche pas à provoquer le pouvoir du Parti communiste: «Sa démarche n’est pas à caractère politique; il s’intéresse au beau, à l’esthétique.»

Puissance culturelle

La démarche d’Adrian Cheng s’inscrit aussi dans une tendance de fond, que Maurice Benayoun décrit comme «une volonté de retrouver la puissance culturelle qu’a eue la Chine pendant des siècles, et qu’elle a détruite au cours de la Révolution culturelle.» Devenue prospère, Hongkong est également à la recherche d’un «supplément d’âme», observe le professeur. Un vaste projet culturel est supposé répondre à cette quête. Le West Kowloon Cultural District, ambitionnent ses promoteurs, comblera le retard accusé par Hongkong sur les autres capitales mondiales que sont New York ou Londres en matière d’offre culturelle. Adrian Cheng siège au conseil d’administration de cette institution qui doit notamment faire construire le M + d’ici à 2019 si les délais sont tenus. C’est dans ce musée que prendront place les quelque 1500 œuvres d’art moderne chinois données par le Suisse Uli Sigg, le plus grand collectionneur privé dans ce domaine.